Histoire 1

Prologue

Armande, viens avec moi, il faut que je te montre quelque chose.
Léonard te tire par la manche dans une rue adjacente.
Mais j’ai pas le droit de traîner après l’école, en plus j’ai cours de piano.
Ton emploi du temps est rempli comme un œuf. Pas de jachère, ni d’herbes folles. Tennis, équitation, danse classique, piano, chorale baroque. Il faut bien t’occuper.
Allez, viens, il y en a pour cinq minutes.
Mais on va où ?
Surprise.

Tu aimes ce qui sort de l’ordinaire, pourtant tu ressembles à toutes les jeunes filles de ton âge : sac à dos tombant sur l’épaule avec pagaille de porte-clés accrochés au fermoir, tee-shirt à motif, mini-chaussette sur bande de peau dépassant du jean slim et Stan Smith en bout de course, aujourd’hui rouge sur rouge, tu as toute la gamme de la collection.
Maman, c’est mieux les blanches sur fond noir ou les noires sur fond blanc ?
C’est pareil, dépêche-toi, prends-les toutes, j’ai pas le temps.

Comme d’habitude.
Ta mère est toujours débordée, toujours pendue au téléphone, à parler chiffres, à dicter commandes, et ton père, toujours derrière ses fourneaux trois étoiles, à râper du raifort, à fricasser du porc, tu détestes L’Alsace à Paris, la brasserie art-déco qui les occupe tous les soirs.
Vous longez les grilles du parc Monceau, dans le 8ème arrondissement de Paris. Une vieille dame distribue des miettes de brioche à une volée de pigeons, une petite fille hurle à sa nounou qu’elle en veut, elle aussi, de la brioche, de la brioche, les arbres commencent à jaunir dans le soleil d’automne. Tu te revois la tête en bas, pendue aux barres métalliques de la cage à écureuil, l’odeur de rouille au creux des mains. De nouveaux enfants se bousculent autour du toboggan. Ce n’est plus ton territoire.
C’est loin ton machin-truc ? J’ai faim.
Léonard-le-Goulu te donne un bout de son sandwich, c’est dire s’il tient à ce que tu viennes. Léonard, c’est ton frère de cœur, tu le connais depuis toujours.
Cette année, vous partagez la folie des cactus. Vous vous faîtes des échanges de boutures. Vous comparez piquants et fleurs. Vous les baptisez. Toi, tu en as déjà sept, posés sur ton bureau : Tignasse, Duvet, Rouflaquette, Tif, Velu, Frisette et Crâne d’oeuf.
C’est encore loin ?
Le cartable pèse lourd, on vient de vous remettre les livres pour l’année à venir, le brevet, le brevet, tous les professeurs en ont parlé, ça va, on a compris.
Antiquité, salon de thé, antiquité, salon de thé. Tu connais le quartier comme ta poche. Heureusement qu’il y a les pixels pour voyager. Tu passes des heures en cachette sur ton ipod, emmitouflée au creux des draps, avec Youtube à fond la caisse : Sexion d’assaut, Stromae, LEJ, Sianna, Nekfeu, Lefa, ta chambre est envahie de visages, piqués sur le net et imprimés en grand format, le résultat laisse à désirer, couleurs floutées, rayures blanches en travers de l’image, mais qu’importe, ils sont là, sur tes murs, pour creuser une brèche dans ton univers, pour t’enseigner la vie.
Et tout à coup, Léonard s’arrête devant un magasin d’antiquité.
C’est là, regarde.
Un globe terrestre, une chaise à bascule, un vase chinois, une gazelle empaillée, un vieux tableau encadré d’or.
Ton cœur se fige. Ton cœur se glace. Ton cœur boomerang dans ta poitrine.
Léonard te prend la main et la serre fort.

Histoire 1
Violaine Schwartz

1/ La jumelle d’une autre époque

Dingue ! C’est qui ? C’est moi ?
Ton visage sort de l’ombre, il accroche la lumière. De trois-quart profil, tu es coupée au niveau de la poitrine par le bois de l’encadrement. Tes cheveux châtains sont noués en chignon bas, quelques mèches plus claires donnent du relief à ta coiffure. Tu es drapée dans une étole grise, irisée de blanc. Tu as un peu de rose aux joues, le même que sur tes lèvres rebondies, une pointe de bleu pour pâlir ta peau, quelques gouttes de sang sur la gorge, une éraflure au dessus de la clavicule.
Truc de ouf, j’y crois pas.
Le reste de la composition est cendré, marron, beige, tabac, couleurs d’automne. Tu tiens un grand couteau dans ta main gauche, si grand que la pointe de la lame s’enfonce dans l’or du cadre. Tu as une boucle d’oreille, un anneau serti d’une perle, comme un éclat sur ta nuque.
Léonard, j’ai la même à la maison. Exactement la même, je te dis ! C’était à ma grand-mère. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur l’étiquette ?
Tableau caravagesque napolitain du XVII siècle.
C’est quoi caravagesque ?
J’en sais rien.
Ça doit être un truc en rapport avec les ravages. Un truc qui ravage quoi. Qui ravage grave de grave.

Tu t’assieds sur le bord du trottoir, les jambes en coton tout à coup. Tu te pinces le bras, tu sens parfaitement la pression de tes doigts sur ta peau, donc tu ne rêves pas. Tu es bien là, en chair et en os, face à toi, en peinture. Léonard pousse la porte de la boutique.
Je vais demander le prix, tu ne veux pas savoir combien tu coûtes ?
Très drôle
Fais pas cette tête. C’est pas un drame, quand même.

Tu te lèves pour le suivre, mais aussitôt tu te rassieds, puis tu te relèves, puis tu te rassieds, tu ne sais pas quoi faire de toi, tu as peur de te montrer au marchand d’art, qu’est-ce qu’il va dire quand il va découvrir ton visage ?
Venez-là, mademoiselle, que je vous accroche dans ma vitrine ! Venez-là que je vous encadre !
Quelle horreur !
Tu jettes un œil en douce dans le désordre de la boutique. La gazelle empaillée te regarde fixement, de ses pupilles étoilées. Léonard te fait des signes pour que tu le rejoignes à l’intérieur.
Tu prends ton courage à deux mains, tu pousses la porte d’entrée.
En effet, dit le brocanteur, vous avez raison jeune homme, c’est étonnant, c’est Lucrèce en personne.
Luquoi ?
Lucrèce. Enfin, ce n’est pas Lucrèce, bien-sûr. Va savoir comment était la vraie Lucrèce. Ce que vous voyez sur ce tableau, n’est ce pas, très original, très sobre, d’habitude, on la montre en train de se poignarder le cœur, ce que vous voyez donc, ce n’est pas la vraie Lucrèce, bien entendu, c’est un modèle déguisée en Lucrèce. Une jeune fille italienne du XVIIè siècle qui devait arrondir ses fins de mois en posant dans les ateliers de peinture. Vous posez, vous aussi, mademoiselle ?
Non, monsieur.
Vous devriez. C’est la meilleure méthode pour devenir immortel, et qui n’en rêve pas, n’est ce pas ?

Il te dévisage d’un œil de connaisseur derrière ses lunettes rondes, comme si tu étais une chose, ce n’est pas très agréable. Il est un peu bossu, mais très élégant, vêtu de noir, les mains couvertes de bagues.
Brusquement, il se dirige vers une lampe en forme de globe terrestre, posée sur un tapis persan.
Savez-vous que, selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde ?
D’un geste délicat, il fait lentement tourner le globe sur lui-même. Comme par magie, il s’illumine de l’intérieur, sous tes yeux ébahis.
Nous sommes actuellement sept milliards d’êtres humains sur la vaste terre, ce qui nous fait, si je ne m’abuse, un sosie par milliards d’habitants, voilà un calcul simple, mais si l’on rajoute à cette base la notion du temps, n’est ce pas, nous sommes au XXI ème siècle, donc 21 divisé par 7, ça nous fait un sosie tous les trois siècles. Donc, au travail, mademoiselle, il ne vous en reste plus que six à trouver, c’est formidable !
Il coûte combien, le tableau ? Se risque soudain à demander Léonard.
Une bagatelle. 6800 euros.

Il est hors de question que ce tableau t’échappe. Tu le veux. De toutes tes forces.
Papa, prête-moi un peu d’argent. Je t’en supplie. C’est très important.
Tu sauras le convaincre. Tu trouveras les mots nécessaires. Ne t’inquiète pas. Tu arrives toujours à le mettre dans ta poche.
Et soudain, tu te souviens de ton cours de piano, vite, vite, tu bégayes un revoir à l’antiquaire, tu fais une bise à Léonard.
Je me sauve, à demain.
Tu cours le long du parc Monceau, double croche, double croche, tu descends la rue du faubourg Saint-Honoré, triolet, noire pointée, voilà enfin le Conservatoire Camille Saint-Saens, tu montes l’escalier Ravel, tu pousses la porte de la salle Debussy.
C’est à cette heure-ci que vous arrivez ? Je vous écoute. J’espère que vous avez progressé depuis la dernière fois.
Tu massacres allègrement ton Nocturne de Chopin.

Histoire 1
Violaine Schwartz

2/ Un mauvais jour.

Mais où sont-elles ? Elles sont forcément quelque part, elles ne se sont pas envolées quand même !
La dernière fois qu’elles pendaient à tes deux lobes, tu t’en souviens très bien, c’était pour le baptême de ton dernier cousin, fêté en grande pompe, à l’église Sainte-Marie-des-Batignolles. Ta mère t’avait poussée à les porter ce jour-là :
C’est le moment où jamais, allez fais-moi plaisir !
La famille au grand complet remplissait l’édifice de style greco-romain. Une journée interminable à serrer des mains issues-issues-issues de germain, à entendre toujours les mêmes phrases :
Comme elle a grandi, mon Dieu, c’est fou comme elle ressemble à sa mère, à sa grand-mère, à son l’arrière-tante.

Tu repenses au dicton de l’antiquaire dandy : nous avons sept sosies de par le monde. Toi, il semblerait que tu en aies beaucoup plus : Tu es le portrait de tout le monde, c’est pénible à la fin, et même d’un tableau dans une vitrine, le portrait d’un portrait, c’est le comble, mais où sont passées ces fichues boucles d’oreilles ?
Tu ne les a pas remises depuis ce jour d’ennui, tu en es certaine. À vrai dire, tu ne les aimes pas beaucoup, tu préfères les boucles d’oreilles fantaisie, comme celles qui s’emmêlent dans ta boite à bijoux, en forme de legos, de squelettes, de chats.
Elles constellent maintenant le parquet de ta chambre. Tu as cherché partout, sous le lit, sous les rideaux, sous chaque pot de cactus, tu as vidé ta commode, tu as regardé dans toutes les poches de tous tes jeans, tu as même demandé à Lefa s’il ne les avait pas vues, mais sur son poster, il n’a pas bougé d’un iota, derrière ses lunettes noires, il est trop beau.
Ta chambre est sens dessus dessous.
Allo, maman, c’est toi qui a pris les boucles d’oreilles de Nonna ?
C’est ainsi que tu appelles ta grand-mère, en hommage à ses lointaines origines italiennes.
Non mais ça tombe bien que tu m’appelles, j’allais le faire, on rentrera plus tard que prévu, ton père vient de perdre une étoile, il est furieux, faut qu’on fasse un bilan, ne te couche pas trop tard, ma chérie, fais bien tes devoirs et n’oublie pas de te laver les dents.
Quelle catastrophe ! Une étoile en moins, ça veut dire moins de clients, donc moins d’argent. Ça veut dire contrariété, rancoeur, colère. Ça veut dire tout simplement pas de tableau. Comment vas-tu faire pour le convaincre de te l’acheter maintenant ? 6800 euros. Il ne voudra jamais.
Soudain tu t’aperçois que tu as oublié de manger, tu meurs de faim. Tu jettes des spaghettis dans l’eau bouillante.
Tu vas faire du baby-sitting. Tu vas demander une avance sur ton héritage. Tu vas organiser une quête dans la famille. Tu vas monter un Kisskissbankbank. Tu vas aller voir l’antiquaire demain matin à la première heure. Tu vas lui faire un grand sourire. Tu vas négocier le prix. Il faut absolument que ce tableau te revienne.
Mais où est passé le ketchup ? Décidément, ce n’est pas ton jour.
Allo, maman, je ne trouve pas le kepchup.
Quelle horreur, comment tu peux avaler une cochonnerie pareille ? Et tu n’es pas encore couchée ?Allez, au lit, au lit !
Ce n’est pas très drôle de manger toute seule. Tu te lèves pour mettre Stromae à fond la caisse sur tes nouvelles enceintes. Tu reviens dans la cuisine. Tes pâtes ont refroidi, tant pis.

Où est ton papa ?
Dis-moi, où est ton papa ?
Sans même devoir lui parler,
Il sait ce qui ne va pas
Ah sacré papa
Dis-moi où es-tu caché ?

Chacun cherche quelque chose, aujourd’hui. Tu manges avec comme une envie de pleurer au fond de la gorge. Où est ton papa ? Derrière ses casseroles. Où est ta maman ? Derrière son téléphone.
Tu regardes le couteau à côté de ton assiette. Tu le saisis à pleine main. Tu repenses au tableau. Où sont tes boucles d’oreilles ? Envolées. Volées.
Mais oui, c’est ça, mais c’est bien-sûr : VOLÉES.
Mais par qui ?
Et tout à coup, tu imagines la jeune femme peinte sur le tableau, elle s’appelle Lucrèce, ça te revient ! Tu imagines Lucrèce sortir discrètement de son cadre doré une nuit de pleine lune, marcher comme une ombre dans les rues désertes, la voilà qui s’introduit chez toi à pas de loup, elle fouille dans ta boite à bijoux, elle s’empare des boucles de Nonna et repart comme une voleuse se glisser dans la vitrine du magasin d’antiquités.
Soudain tu as un peu peur dans la grande maison toute seule. Et si elle revenait ? Avec son grand couteau ? Mais non, tu as trop d’imagination. Tu fermes quand même la porte à clé de l’intérieur, tu te calfeutres au fond de ton lit. Bien au chaud, tu écris un dernier texto à Léonard :
On y retourne 2m1 ?
1posibl g ortho.
Arrête les bonbons. Alors après-2m1 ?
Yes.
 :-)

Histoire 1
Collège N-D de Bellegarde

Le secret de famille

Tu décides d’aller voir ton père, tu penses qu’il doit avoir des informations sur la jeunesse de ta grand-mère. Après tout, c’est sa mère ! Tu dois y aller maintenant, avant l’heure du service de midi au restaurant. Sur le chemin, tu imagines tous les liens possibles qui unissent ta grand-mère à ce tableau. Enfin arrivée, tu cherches ton père, il ne t’accorde que cinq petites minutes ; depuis la perte de son étoile plus rien d’autre ne compte pour lui. Tu lui demandes s’il est au courant que ta Nona a été modèle. Il est gêné et ne te répond qu’un petit : « Non ». Tu sais qu’il a une photo de tous les membre de sa famille dans son portefeuille donc s’il ne veut pas te dire quoi que ce soit tu dois passer à l’action. Tu trouves les photos de ta mère, de ton grand-père puis tu tombes sur la photo d’une personne qui te ressemble en plus âgée, ta grand-mère. Tu la récupères puis pars en courant. Tu ne résistes pas à la tentation de revoir une dernière fois le tableau chez l’antiquaire avant de retrouver Léonard. Il t’attend devant l’entrée des Beaux-arts, un sourire éclatant sans son appareil. Cette fois c’est ouvert, vous rentrez confiants, photo en main.

Une étudiante vous accueille, elle se présente, elle s’appelle Frida, elle a vingt ans et un style complètement extravagant ! Tu lui montres la photo et lui demandes si cette personne pourrait être le modèle peint sur un tableau connu. Elle réfléchit quelques secondes, puis son visage s’illumine et elle sort de sa sacoche un catalogue de peinture. Tu regardes en même temps qu’elle tourne les pages. Soudain le voilà ! Tu reprends espoir de pouvoir enfin connaître la vérité. Mais pour être sûre de toi et pouvoir en parler à tes parents, il te faut plus de preuves. Aussi elle note sur un petit papier des indications sur le peintre. Tu la remercies et pars avec Léonard direction le parc.

Assise sur un banc tu déplies le petit mot, il y est écrit « Amadeo Puglisi, artiste italien, Naples, né en 1936 ». Il serait encore vivant ! Tu sautes de joie et décides de le retrouver. Sur le coup, le fait qu’il soit italien ne te semble pas problématique.Tu te connectes avec ton portable sur Internet, tapes le nom de l’homme qui détient peut-être des réponses. Tu trouves son numéro de téléphone et l’appelles aussitôt. Plusieurs sonneries retentissent puis un « buongiorno ! » fracassant te fait sursauter. Tu prends conscience que la conversation va être difficile malgré le choix de l’italien en seconde langue. Tu répliques également un « buongiorno » et entames la discussion par « Sei Amadeo Puglisi ? ». La réponse est sans attente : « Si ! ». Enfin assurée d’avoir la bonne personne au bout du fil, tu lui demandes avec ton accent incertain s’il connaît Angela Jacomino. Un silence gêné s’installe. Tu crois au début que la communication a été coupée mais tu perçois la respiration chargée d’émotions de l’artiste. A l’instant où tu lui dis qu’il s’agit de ta grand-mère tu entends les bips de fin d’appel.

Histoire 1
Collège Maria Casarès

Armande et Armando

Tu le rappelles plusieurs fois sans réponse. Tu es dépitée. Ta grand-mère n’est plus là, tes parents ne se préoccupent pas de toi, seule, oui c’est cela tu es seule. Tu rappelles le peintre une dernière fois et laisse un message vocal :« Je voulais vous inviter à l’enterrement de ma grand-mère, Nona. Vous la connaissez non ? Enfin bref, venez demain au cimetière du Père-Lachaise à 10H00. Passez une bonne journée… ».
Tu raccroches, un peu déçue, mais reprends vite tes esprits, inspires un grand coup et pars au conservatoire. Tu attrapes tes partitions tout en fredonnant une mélodie et sors de l’appartement à toute vitesse. Après le cours, vers 18 h, tu rentres chez toi à pied, perdue dans tes pensées, tu ne remarques pas qu’il pleut fortement depuis un moment.
Tu te dépêches de rentrer et te mets à courir. Une fois la porte passée tu regardes ton téléphone. Seulement un message de Léonard...
C’est le matin, un rayon de soleil réchauffe ton visage et te réveille. Mais, soudain, tu te rappelles, aujourd’hui c’est l’enterrement. Ton visage se ferme. Tu regardes sur ta chaise la robe noire préparée la veille. Tu l’enfiles, puis tu attrapes tes écouteurs. Tu montes dans la voiture, tu vois le sourire réconfortant de ta mère dans le rétroviseur, tu lui réponds d’un sourire mal assuré.
« Où t’es papa où t’es ? ». Cette musique passe en boucle dans tes écouteurs sans que tu n’y prêtes attention. Tu penses que cela fait longtemps que tu n’avais pas été avec tes parents. Une larme s’échappe. Arrivée au lieu de l’enterrement tu t’assois au premier rang. Le discours commence mais tu n’arrives pas à te concentrer. Tu aperçois un homme qui te fixe, tu détournes le regard. La cérémonie est terminée, tout le monde s’en va il ne reste plus que la famille proche. L’homme qui te fixait s’approche de toi…
« -Bonjour, Armande...dit-il.
- Euh...vous...vous êtes Armando ?
- « C’est ça ! »
Il te sourit. Tu commences à sentir des gouttes de pluie tomber sur ton visage. Il sort un parapluie et te fait signe de t’abriter.
« -Au fait où allons-nous sous cette averse ?
- Nous allons à mon atelier. ».
Vous entrez dans l’atelier, Armando te dit d’attendre devant la porte quelques minutes, mais tu es trop curieuse pour attendre. Tu te précipites dans l’atelier, tu as le souffle coupé, par tous ces tableaux qui t’entourent. Petits et grands. Tu es bouleversée par la mort de Nona. Ton grand-père, Armando, te raconte son histoire d’amour avec elle. Cela s’est passé il y a 30 ans, en Italie à Milan. Nona avait 20 ans et lui 25. Ils se sont rencontrés sur une place publique, ta grand-mère chantait accompagnée d’une guitare. Armando est tombé amoureux de sa voix. Après avoir entendu le début de cette histoire, tu sèches tes larmes et tu souris.
Tu sors une boîte de ton sac, celle-ci est en bois de chêne, ornée d’écritures dorées. Tu la confies à Armando. De ses jolies mains d’artiste, il l’ouvre. le peintre découvre les boucles d’oreille qu’il avait offertes à Nona.

Histoire 1
Collège Les Iris

5/ Le modèle

Rêves-tu ? Te demandes-tu, en boucle. Tu es là, sur le banc dans le parc Monceau, prés de chez toi. Tu distribues ou plutôt tu jettes des miettes de pain aux pigeons parisiens, qui te tiennent compagnie. Tu aimerais, en ce moment même, être comme eux, t’envoler, ne pas penser, être libre de faire ce que tu veux. Mais non, tu es Armande, une jeune fille qui n’a pas de complicité avec ses parents, l’amie de Léonard, celle qui a été mêlée à une affaire de tableau...Tu ressens subitement le besoin d’aller au cimetière pour te recueillir sur la tombe de ta grand-mère. Une fois arrivée devant l’emplacement encore tout frais, tu tombes à genoux et commences à pleurer. Tout ce qui s’est passé ces dernières semaines te met dans cet état là, aujourd’hui. Tu en as tellement gros sur le cœur que tu lui racontes tout ce qui t’es arrivée. Ton sentiment d’abandon parce que tes parents ne s’occupent pas de toi, ta visite chez l’antiquaire après l’incroyable découverte, la rencontre de Léonard, vos discussions interminables et votre complicité incroyable, votre départ pour Rome, la recherche du tableau, la douce musique qui te rappelait tant ton enfance. Et tous ces secrets dont tu n’avais aucune idée.… et qui ont bouleversé ton existence. Que d’événements en si peu de temps pour une adolescente ordinaire.

Tu te retournes vers la tombe de ta grand-mère et avec une voix tremblante, tu murmures : Maintenant que je les connais, grand-mère, je voulais aussi que tu les connaisses. Voilà tu sais tout. On va pouvoir avancer maintenant.

Soudain la pluie se met à tomber et emporte tes larmes avec elle. Cela te fait tellement du bien de pouvoir te confier à ta Nona. La pluie redouble, alors tu sors ton parapluie et tu cours jusqu’à la brasserie. Sur le chemin tu trébuches et tombes. Les cheveux mouillés qui te cachent le visage, tu te relèves. Tu es trempée de la tête aux pieds mais tu t ’en fiches. Ton parapluie est soudain emporté par une rafale, tu t ’en moques.Tu continues à marcher, tu penses...
Tu rentres dans la brasserie de tes parents et un sentiment de nostalgie monte en toi. Toute ta famille est présente. Tu regardes ton grand-père Armando. Tu es bouleversée de le retrouver seulement aujourd’hui.Tu lui en veux de t’avoir abandonnée. Puis ton regard se pose sur Léonard, ton avis ne change pas sur lui, toujours aussi fidèle, le seul qui ne t’a jamais abandonnée. Pour toi c’est un modèle. Ton attention se porte ensuite sur tes parents. Eux qui t’ont déçue, eux qui ne t’ont jamais apportée de l’attention ni même de l’amour, penses-tu. Tu le leur dis :
Vous ne vous êtes jamais occupés de moi. Vous consacrez tout votre temps à la brasserie. Vous ne m’aimez pas. Tu cries que tu souhaites que cela s’arrête. Tu es en larmes. Ton père et ta mère te prennent dans leurs bras et t’embrassent tendrement. Ils te demandent pardon. Vous êtes tous là entre le rire et les larmes. Une nouvelle vie commence pour toi. Ta vie va-t-elle rester aussi paisible qu’elle y paraît ? Que vas-tu découvrir d’autre ? Voilà toutes les questions que tu te poses à présent. Enfin vous vous mettez à parler plus sereinement, à grignoter, à rigoler jusqu’au moment où je rentre dans votre champs de vision.....
Ta mère lâche sa coupe encore pleine de champagne qui se casse aussitôt en mille morceaux. Serait-ce une apparition ? Comment est-ce possible ? Ta mère est comme paralysée, tout lui revient en tête.
Tout le monde me regarde, toi aussi, vous avez la bouche pendante, grande ouverte. Tu te remets à pleurer en me voyant.

Grand-mère, tu n’es pas morte ?!
Je ne suis pas ta grand-mère, je suis sa sœur jumelle.
Ce n’était pas ta grand-mère sur le tableau. C’est moi qu’Armando a peint, même lui n’était pas au courant.
Oh non ! cela ne va pas recommencer, dis-tu en t’asseyant sur la première chaise que tu vois. Un mélange de joie, d’étonnement et de colère t’envahit.
Mon entrée a crée une grande surprise personne ne savait que j’existais. Pourquoi Nona ne vous a-t-elle jamais parlé de moi ?

Histoire 1
Violaine Schwartz

1/ La jumelle d’une autre époque

Dingue ! C’est qui ? C’est moi ?
Ton visage sort de l’ombre, il accroche la lumière. De trois-quart profil, tu es coupée au niveau de la poitrine par le bois de l’encadrement. Tes cheveux châtains sont noués en chignon bas, quelques mèches plus claires donnent du relief à ta coiffure. Tu es drapée dans une étole grise, irisée de blanc. Tu as un peu de rose aux joues, le même que sur tes lèvres rebondies, une pointe de bleu pour pâlir ta peau, quelques gouttes de sang sur la gorge, une éraflure au dessus de la clavicule.
Truc de ouf, j’y crois pas.
Le reste de la composition est cendré, marron, beige, tabac, couleurs d’automne. Tu tiens un grand couteau dans ta main gauche, si grand que la pointe de la lame s’enfonce dans l’or du cadre. Tu as une boucle d’oreille, un anneau serti d’une perle, comme un éclat sur ta nuque.
Léonard, j’ai la même à la maison. Exactement la même, je te dis ! C’était à ma grand-mère. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur l’étiquette ?
Tableau caravagesque napolitain du XVII siècle.
C’est quoi caravagesque ?
J’en sais rien.
Ça doit être un truc en rapport avec les ravages. Un truc qui ravage quoi. Qui ravage grave de grave.

Tu t’assieds sur le bord du trottoir, les jambes en coton tout à coup. Tu te pinces le bras, tu sens parfaitement la pression de tes doigts sur ta peau, donc tu ne rêves pas. Tu es bien là, en chair et en os, face à toi, en peinture. Léonard pousse la porte de la boutique.
Je vais demander le prix, tu ne veux pas savoir combien tu coûtes ?
Très drôle
Fais pas cette tête. C’est pas un drame, quand même.

Tu te lèves pour le suivre, mais aussitôt tu te rassieds, puis tu te relèves, puis tu te rassieds, tu ne sais pas quoi faire de toi, tu as peur de te montrer au marchand d’art, qu’est-ce qu’il va dire quand il va découvrir ton visage ?
Venez-là, mademoiselle, que je vous accroche dans ma vitrine ! Venez-là que je vous encadre !
Quelle horreur !
Tu jettes un œil en douce dans le désordre de la boutique. La gazelle empaillée te regarde fixement, de ses pupilles étoilées. Léonard te fait des signes pour que tu le rejoignes à l’intérieur.
Tu prends ton courage à deux mains, tu pousses la porte d’entrée.
En effet, dit le brocanteur, vous avez raison jeune homme, c’est étonnant, c’est Lucrèce en personne.
Luquoi ?
Lucrèce. Enfin, ce n’est pas Lucrèce, bien-sûr. Va savoir comment était la vraie Lucrèce. Ce que vous voyez sur ce tableau, n’est ce pas, très original, très sobre, d’habitude, on la montre en train de se poignarder le cœur, ce que vous voyez donc, ce n’est pas la vraie Lucrèce, bien entendu, c’est un modèle déguisée en Lucrèce. Une jeune fille italienne du XVIIè siècle qui devait arrondir ses fins de mois en posant dans les ateliers de peinture. Vous posez, vous aussi, mademoiselle ?
Non, monsieur.
Vous devriez. C’est la meilleure méthode pour devenir immortel, et qui n’en rêve pas, n’est ce pas ?

Il te dévisage d’un œil de connaisseur derrière ses lunettes rondes, comme si tu étais une chose, ce n’est pas très agréable. Il est un peu bossu, mais très élégant, vêtu de noir, les mains couvertes de bagues.
Brusquement, il se dirige vers une lampe en forme de globe terrestre, posée sur un tapis persan.
Savez-vous que, selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde ?
D’un geste délicat, il fait lentement tourner le globe sur lui-même. Comme par magie, il s’illumine de l’intérieur, sous tes yeux ébahis.
Nous sommes actuellement sept milliards d’êtres humains sur la vaste terre, ce qui nous fait, si je ne m’abuse, un sosie par milliards d’habitants, voilà un calcul simple, mais si l’on rajoute à cette base la notion du temps, n’est ce pas, nous sommes au XXI ème siècle, donc 21 divisé par 7, ça nous fait un sosie tous les trois siècles. Donc, au travail, mademoiselle, il ne vous en reste plus que six à trouver, c’est formidable !
Il coûte combien, le tableau ? Se risque soudain à demander Léonard.
Une bagatelle. 6800 euros.

Il est hors de question que ce tableau t’échappe. Tu le veux. De toutes tes forces.
Papa, prête-moi un peu d’argent. Je t’en supplie. C’est très important.
Tu sauras le convaincre. Tu trouveras les mots nécessaires. Ne t’inquiète pas. Tu arrives toujours à le mettre dans ta poche.
Et soudain, tu te souviens de ton cours de piano, vite, vite, tu bégayes un revoir à l’antiquaire, tu fais une bise à Léonard.
Je me sauve, à demain.
Tu cours le long du parc Monceau, double croche, double croche, tu descends la rue du faubourg Saint-Honoré, triolet, noire pointée, voilà enfin le Conservatoire Camille Saint-Saens, tu montes l’escalier Ravel, tu pousses la porte de la salle Debussy.
C’est à cette heure-ci que vous arrivez ? Je vous écoute. J’espère que vous avez progressé depuis la dernière fois.
Tu massacres allègrement ton Nocturne de Chopin.

Histoire 1
Violaine Schwartz

2/ Un mauvais jour.

Mais où sont-elles ? Elles sont forcément quelque part, elles ne se sont pas envolées quand même !
La dernière fois qu’elles pendaient à tes deux lobes, tu t’en souviens très bien, c’était pour le baptême de ton dernier cousin, fêté en grande pompe, à l’église Sainte-Marie-des-Batignolles. Ta mère t’avait poussée à les porter ce jour-là :
C’est le moment où jamais, allez fais-moi plaisir !
La famille au grand complet remplissait l’édifice de style greco-romain. Une journée interminable à serrer des mains issues-issues-issues de germain, à entendre toujours les mêmes phrases :
Comme elle a grandi, mon Dieu, c’est fou comme elle ressemble à sa mère, à sa grand-mère, à son l’arrière-tante.

Tu repenses au dicton de l’antiquaire dandy : nous avons sept sosies de par le monde. Toi, il semblerait que tu en aies beaucoup plus : Tu es le portrait de tout le monde, c’est pénible à la fin, et même d’un tableau dans une vitrine, le portrait d’un portrait, c’est le comble, mais où sont passées ces fichues boucles d’oreilles ?
Tu ne les a pas remises depuis ce jour d’ennui, tu en es certaine. À vrai dire, tu ne les aimes pas beaucoup, tu préfères les boucles d’oreilles fantaisie, comme celles qui s’emmêlent dans ta boite à bijoux, en forme de legos, de squelettes, de chats.
Elles constellent maintenant le parquet de ta chambre. Tu as cherché partout, sous le lit, sous les rideaux, sous chaque pot de cactus, tu as vidé ta commode, tu as regardé dans toutes les poches de tous tes jeans, tu as même demandé à Lefa s’il ne les avait pas vues, mais sur son poster, il n’a pas bougé d’un iota, derrière ses lunettes noires, il est trop beau.
Ta chambre est sens dessus dessous.
Allo, maman, c’est toi qui a pris les boucles d’oreilles de Nonna ?
C’est ainsi que tu appelles ta grand-mère, en hommage à ses lointaines origines italiennes.
Non mais ça tombe bien que tu m’appelles, j’allais le faire, on rentrera plus tard que prévu, ton père vient de perdre une étoile, il est furieux, faut qu’on fasse un bilan, ne te couche pas trop tard, ma chérie, fais bien tes devoirs et n’oublie pas de te laver les dents.
Quelle catastrophe ! Une étoile en moins, ça veut dire moins de clients, donc moins d’argent. Ça veut dire contrariété, rancoeur, colère. Ça veut dire tout simplement pas de tableau. Comment vas-tu faire pour le convaincre de te l’acheter maintenant ? 6800 euros. Il ne voudra jamais.
Soudain tu t’aperçois que tu as oublié de manger, tu meurs de faim. Tu jettes des spaghettis dans l’eau bouillante.
Tu vas faire du baby-sitting. Tu vas demander une avance sur ton héritage. Tu vas organiser une quête dans la famille. Tu vas monter un Kisskissbankbank. Tu vas aller voir l’antiquaire demain matin à la première heure. Tu vas lui faire un grand sourire. Tu vas négocier le prix. Il faut absolument que ce tableau te revienne.
Mais où est passé le ketchup ? Décidément, ce n’est pas ton jour.
Allo, maman, je ne trouve pas le kepchup.
Quelle horreur, comment tu peux avaler une cochonnerie pareille ? Et tu n’es pas encore couchée ?Allez, au lit, au lit !
Ce n’est pas très drôle de manger toute seule. Tu te lèves pour mettre Stromae à fond la caisse sur tes nouvelles enceintes. Tu reviens dans la cuisine. Tes pâtes ont refroidi, tant pis.

Où est ton papa ?
Dis-moi, où est ton papa ?
Sans même devoir lui parler,
Il sait ce qui ne va pas
Ah sacré papa
Dis-moi où es-tu caché ?

Chacun cherche quelque chose, aujourd’hui. Tu manges avec comme une envie de pleurer au fond de la gorge. Où est ton papa ? Derrière ses casseroles. Où est ta maman ? Derrière son téléphone.
Tu regardes le couteau à côté de ton assiette. Tu le saisis à pleine main. Tu repenses au tableau. Où sont tes boucles d’oreilles ? Envolées. Volées.
Mais oui, c’est ça, mais c’est bien-sûr : VOLÉES.
Mais par qui ?
Et tout à coup, tu imagines la jeune femme peinte sur le tableau, elle s’appelle Lucrèce, ça te revient ! Tu imagines Lucrèce sortir discrètement de son cadre doré une nuit de pleine lune, marcher comme une ombre dans les rues désertes, la voilà qui s’introduit chez toi à pas de loup, elle fouille dans ta boite à bijoux, elle s’empare des boucles de Nonna et repart comme une voleuse se glisser dans la vitrine du magasin d’antiquités.
Soudain tu as un peu peur dans la grande maison toute seule. Et si elle revenait ? Avec son grand couteau ? Mais non, tu as trop d’imagination. Tu fermes quand même la porte à clé de l’intérieur, tu te calfeutres au fond de ton lit. Bien au chaud, tu écris un dernier texto à Léonard :
On y retourne 2m1 ?
1posibl g ortho.
Arrête les bonbons. Alors après-2m1 ?
Yes.
 :-)

Histoire 1
Collège N-D de Bellegarde

Le secret de famille

Tu décides d’aller voir ton père, tu penses qu’il doit avoir des informations sur la jeunesse de ta grand-mère. Après tout, c’est sa mère ! Tu dois y aller maintenant, avant l’heure du service de midi au restaurant. Sur le chemin, tu imagines tous les liens possibles qui unissent ta grand-mère à ce tableau. Enfin arrivée, tu cherches ton père, il ne t’accorde que cinq petites minutes ; depuis la perte de son étoile plus rien d’autre ne compte pour lui. Tu lui demandes s’il est au courant que ta Nona a été modèle. Il est gêné et ne te répond qu’un petit : « Non ». Tu sais qu’il a une photo de tous les membre de sa famille dans son portefeuille donc s’il ne veut pas te dire quoi que ce soit tu dois passer à l’action. Tu trouves les photos de ta mère, de ton grand-père puis tu tombes sur la photo d’une personne qui te ressemble en plus âgée, ta grand-mère. Tu la récupères puis pars en courant. Tu ne résistes pas à la tentation de revoir une dernière fois le tableau chez l’antiquaire avant de retrouver Léonard. Il t’attend devant l’entrée des Beaux-arts, un sourire éclatant sans son appareil. Cette fois c’est ouvert, vous rentrez confiants, photo en main.

Une étudiante vous accueille, elle se présente, elle s’appelle Frida, elle a vingt ans et un style complètement extravagant ! Tu lui montres la photo et lui demandes si cette personne pourrait être le modèle peint sur un tableau connu. Elle réfléchit quelques secondes, puis son visage s’illumine et elle sort de sa sacoche un catalogue de peinture. Tu regardes en même temps qu’elle tourne les pages. Soudain le voilà ! Tu reprends espoir de pouvoir enfin connaître la vérité. Mais pour être sûre de toi et pouvoir en parler à tes parents, il te faut plus de preuves. Aussi elle note sur un petit papier des indications sur le peintre. Tu la remercies et pars avec Léonard direction le parc.

Assise sur un banc tu déplies le petit mot, il y est écrit « Amadeo Puglisi, artiste italien, Naples, né en 1936 ». Il serait encore vivant ! Tu sautes de joie et décides de le retrouver. Sur le coup, le fait qu’il soit italien ne te semble pas problématique.Tu te connectes avec ton portable sur Internet, tapes le nom de l’homme qui détient peut-être des réponses. Tu trouves son numéro de téléphone et l’appelles aussitôt. Plusieurs sonneries retentissent puis un « buongiorno ! » fracassant te fait sursauter. Tu prends conscience que la conversation va être difficile malgré le choix de l’italien en seconde langue. Tu répliques également un « buongiorno » et entames la discussion par « Sei Amadeo Puglisi ? ». La réponse est sans attente : « Si ! ». Enfin assurée d’avoir la bonne personne au bout du fil, tu lui demandes avec ton accent incertain s’il connaît Angela Jacomino. Un silence gêné s’installe. Tu crois au début que la communication a été coupée mais tu perçois la respiration chargée d’émotions de l’artiste. A l’instant où tu lui dis qu’il s’agit de ta grand-mère tu entends les bips de fin d’appel.

Histoire 1
Collège Maria Casarès

Armande et Armando

Tu le rappelles plusieurs fois sans réponse. Tu es dépitée. Ta grand-mère n’est plus là, tes parents ne se préoccupent pas de toi, seule, oui c’est cela tu es seule. Tu rappelles le peintre une dernière fois et laisse un message vocal :« Je voulais vous inviter à l’enterrement de ma grand-mère, Nona. Vous la connaissez non ? Enfin bref, venez demain au cimetière du Père-Lachaise à 10H00. Passez une bonne journée… ».
Tu raccroches, un peu déçue, mais reprends vite tes esprits, inspires un grand coup et pars au conservatoire. Tu attrapes tes partitions tout en fredonnant une mélodie et sors de l’appartement à toute vitesse. Après le cours, vers 18 h, tu rentres chez toi à pied, perdue dans tes pensées, tu ne remarques pas qu’il pleut fortement depuis un moment.
Tu te dépêches de rentrer et te mets à courir. Une fois la porte passée tu regardes ton téléphone. Seulement un message de Léonard...
C’est le matin, un rayon de soleil réchauffe ton visage et te réveille. Mais, soudain, tu te rappelles, aujourd’hui c’est l’enterrement. Ton visage se ferme. Tu regardes sur ta chaise la robe noire préparée la veille. Tu l’enfiles, puis tu attrapes tes écouteurs. Tu montes dans la voiture, tu vois le sourire réconfortant de ta mère dans le rétroviseur, tu lui réponds d’un sourire mal assuré.
« Où t’es papa où t’es ? ». Cette musique passe en boucle dans tes écouteurs sans que tu n’y prêtes attention. Tu penses que cela fait longtemps que tu n’avais pas été avec tes parents. Une larme s’échappe. Arrivée au lieu de l’enterrement tu t’assois au premier rang. Le discours commence mais tu n’arrives pas à te concentrer. Tu aperçois un homme qui te fixe, tu détournes le regard. La cérémonie est terminée, tout le monde s’en va il ne reste plus que la famille proche. L’homme qui te fixait s’approche de toi…
« -Bonjour, Armande...dit-il.
- Euh...vous...vous êtes Armando ?
- « C’est ça ! »
Il te sourit. Tu commences à sentir des gouttes de pluie tomber sur ton visage. Il sort un parapluie et te fait signe de t’abriter.
« -Au fait où allons-nous sous cette averse ?
- Nous allons à mon atelier. ».
Vous entrez dans l’atelier, Armando te dit d’attendre devant la porte quelques minutes, mais tu es trop curieuse pour attendre. Tu te précipites dans l’atelier, tu as le souffle coupé, par tous ces tableaux qui t’entourent. Petits et grands. Tu es bouleversée par la mort de Nona. Ton grand-père, Armando, te raconte son histoire d’amour avec elle. Cela s’est passé il y a 30 ans, en Italie à Milan. Nona avait 20 ans et lui 25. Ils se sont rencontrés sur une place publique, ta grand-mère chantait accompagnée d’une guitare. Armando est tombé amoureux de sa voix. Après avoir entendu le début de cette histoire, tu sèches tes larmes et tu souris.
Tu sors une boîte de ton sac, celle-ci est en bois de chêne, ornée d’écritures dorées. Tu la confies à Armando. De ses jolies mains d’artiste, il l’ouvre. le peintre découvre les boucles d’oreille qu’il avait offertes à Nona.

Histoire 1
Collège Les Iris

5/ Le modèle

Rêves-tu ? Te demandes-tu, en boucle. Tu es là, sur le banc dans le parc Monceau, prés de chez toi. Tu distribues ou plutôt tu jettes des miettes de pain aux pigeons parisiens, qui te tiennent compagnie. Tu aimerais, en ce moment même, être comme eux, t’envoler, ne pas penser, être libre de faire ce que tu veux. Mais non, tu es Armande, une jeune fille qui n’a pas de complicité avec ses parents, l’amie de Léonard, celle qui a été mêlée à une affaire de tableau...Tu ressens subitement le besoin d’aller au cimetière pour te recueillir sur la tombe de ta grand-mère. Une fois arrivée devant l’emplacement encore tout frais, tu tombes à genoux et commences à pleurer. Tout ce qui s’est passé ces dernières semaines te met dans cet état là, aujourd’hui. Tu en as tellement gros sur le cœur que tu lui racontes tout ce qui t’es arrivée. Ton sentiment d’abandon parce que tes parents ne s’occupent pas de toi, ta visite chez l’antiquaire après l’incroyable découverte, la rencontre de Léonard, vos discussions interminables et votre complicité incroyable, votre départ pour Rome, la recherche du tableau, la douce musique qui te rappelait tant ton enfance. Et tous ces secrets dont tu n’avais aucune idée.… et qui ont bouleversé ton existence. Que d’événements en si peu de temps pour une adolescente ordinaire.

Tu te retournes vers la tombe de ta grand-mère et avec une voix tremblante, tu murmures : Maintenant que je les connais, grand-mère, je voulais aussi que tu les connaisses. Voilà tu sais tout. On va pouvoir avancer maintenant.

Soudain la pluie se met à tomber et emporte tes larmes avec elle. Cela te fait tellement du bien de pouvoir te confier à ta Nona. La pluie redouble, alors tu sors ton parapluie et tu cours jusqu’à la brasserie. Sur le chemin tu trébuches et tombes. Les cheveux mouillés qui te cachent le visage, tu te relèves. Tu es trempée de la tête aux pieds mais tu t ’en fiches. Ton parapluie est soudain emporté par une rafale, tu t ’en moques.Tu continues à marcher, tu penses...
Tu rentres dans la brasserie de tes parents et un sentiment de nostalgie monte en toi. Toute ta famille est présente. Tu regardes ton grand-père Armando. Tu es bouleversée de le retrouver seulement aujourd’hui.Tu lui en veux de t’avoir abandonnée. Puis ton regard se pose sur Léonard, ton avis ne change pas sur lui, toujours aussi fidèle, le seul qui ne t’a jamais abandonnée. Pour toi c’est un modèle. Ton attention se porte ensuite sur tes parents. Eux qui t’ont déçue, eux qui ne t’ont jamais apportée de l’attention ni même de l’amour, penses-tu. Tu le leur dis :
Vous ne vous êtes jamais occupés de moi. Vous consacrez tout votre temps à la brasserie. Vous ne m’aimez pas. Tu cries que tu souhaites que cela s’arrête. Tu es en larmes. Ton père et ta mère te prennent dans leurs bras et t’embrassent tendrement. Ils te demandent pardon. Vous êtes tous là entre le rire et les larmes. Une nouvelle vie commence pour toi. Ta vie va-t-elle rester aussi paisible qu’elle y paraît ? Que vas-tu découvrir d’autre ? Voilà toutes les questions que tu te poses à présent. Enfin vous vous mettez à parler plus sereinement, à grignoter, à rigoler jusqu’au moment où je rentre dans votre champs de vision.....
Ta mère lâche sa coupe encore pleine de champagne qui se casse aussitôt en mille morceaux. Serait-ce une apparition ? Comment est-ce possible ? Ta mère est comme paralysée, tout lui revient en tête.
Tout le monde me regarde, toi aussi, vous avez la bouche pendante, grande ouverte. Tu te remets à pleurer en me voyant.

Grand-mère, tu n’es pas morte ?!
Je ne suis pas ta grand-mère, je suis sa sœur jumelle.
Ce n’était pas ta grand-mère sur le tableau. C’est moi qu’Armando a peint, même lui n’était pas au courant.
Oh non ! cela ne va pas recommencer, dis-tu en t’asseyant sur la première chaise que tu vois. Un mélange de joie, d’étonnement et de colère t’envahit.
Mon entrée a crée une grande surprise personne ne savait que j’existais. Pourquoi Nona ne vous a-t-elle jamais parlé de moi ?