Histoire 4

Prologue

Armande, viens avec moi, il faut que je te montre quelque chose.
Léonard te tire par la manche dans une rue adjacente.
Mais j’ai pas le droit de traîner après l’école, en plus j’ai cours de piano.
Ton emploi du temps est rempli comme un œuf. Pas de jachère, ni d’herbes folles. Tennis, équitation, danse classique, piano, chorale baroque. Il faut bien t’occuper.
Allez, viens, il y en a pour cinq minutes.
Mais on va où ?
Surprise.

Tu aimes ce qui sort de l’ordinaire, pourtant tu ressembles à toutes les jeunes filles de ton âge : sac à dos tombant sur l’épaule avec pagaille de porte-clés accrochés au fermoir, tee-shirt à motif, mini-chaussette sur bande de peau dépassant du jean slim et Stan Smith en bout de course, aujourd’hui rouge sur rouge, tu as toute la gamme de la collection.
Maman, c’est mieux les blanches sur fond noir ou les noires sur fond blanc ?
C’est pareil, dépêche-toi, prends-les toutes, j’ai pas le temps.

Comme d’habitude.
Ta mère est toujours débordée, toujours pendue au téléphone, à parler chiffres, à dicter commandes, et ton père, toujours derrière ses fourneaux trois étoiles, à râper du raifort, à fricasser du porc, tu détestes L’Alsace à Paris, la brasserie art-déco qui les occupe tous les soirs.
Vous longez les grilles du parc Monceau, dans le 8ème arrondissement de Paris. Une vieille dame distribue des miettes de brioche à une volée de pigeons, une petite fille hurle à sa nounou qu’elle en veut, elle aussi, de la brioche, de la brioche, les arbres commencent à jaunir dans le soleil d’automne. Tu te revois la tête en bas, pendue aux barres métalliques de la cage à écureuil, l’odeur de rouille au creux des mains. De nouveaux enfants se bousculent autour du toboggan. Ce n’est plus ton territoire.
C’est loin ton machin-truc ? J’ai faim.
Léonard-le-Goulu te donne un bout de son sandwich, c’est dire s’il tient à ce que tu viennes. Léonard, c’est ton frère de cœur, tu le connais depuis toujours.
Cette année, vous partagez la folie des cactus. Vous vous faîtes des échanges de boutures. Vous comparez piquants et fleurs. Vous les baptisez. Toi, tu en as déjà sept, posés sur ton bureau : Tignasse, Duvet, Rouflaquette, Tif, Velu, Frisette et Crâne d’oeuf.
C’est encore loin ?
Le cartable pèse lourd, on vient de vous remettre les livres pour l’année à venir, le brevet, le brevet, tous les professeurs en ont parlé, ça va, on a compris.
Antiquité, salon de thé, antiquité, salon de thé. Tu connais le quartier comme ta poche. Heureusement qu’il y a les pixels pour voyager. Tu passes des heures en cachette sur ton ipod, emmitouflée au creux des draps, avec Youtube à fond la caisse : Sexion d’assaut, Stromae, LEJ, Sianna, Nekfeu, Lefa, ta chambre est envahie de visages, piqués sur le net et imprimés en grand format, le résultat laisse à désirer, couleurs floutées, rayures blanches en travers de l’image, mais qu’importe, ils sont là, sur tes murs, pour creuser une brèche dans ton univers, pour t’enseigner la vie.
Et tout à coup, Léonard s’arrête devant un magasin d’antiquité.
C’est là, regarde.
Un globe terrestre, une chaise à bascule, un vase chinois, une gazelle empaillée, un vieux tableau encadré d’or.
Ton cœur se fige. Ton cœur se glace. Ton cœur boomerang dans ta poitrine.
Léonard te prend la main et la serre fort.

Histoire 4
Violaine Schwartz

1/ La jumelle d’une autre époque

Dingue ! C’est qui ? C’est moi ?
Ton visage sort de l’ombre, il accroche la lumière. De trois-quart profil, tu es coupée au niveau de la poitrine par le bois de l’encadrement. Tes cheveux châtains sont noués en chignon bas, quelques mèches plus claires donnent du relief à ta coiffure. Tu es drapée dans une étole grise, irisée de blanc. Tu as un peu de rose aux joues, le même que sur tes lèvres rebondies, une pointe de bleu pour pâlir ta peau, quelques gouttes de sang sur la gorge, une éraflure au dessus de la clavicule.
Truc de ouf, j’y crois pas.
Le reste de la composition est cendré, marron, beige, tabac, couleurs d’automne. Tu tiens un grand couteau dans ta main gauche, si grand que la pointe de la lame s’enfonce dans l’or du cadre. Tu as une boucle d’oreille, un anneau serti d’une perle, comme un éclat sur ta nuque.
Léonard, j’ai la même à la maison. Exactement la même, je te dis ! C’était à ma grand-mère. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur l’étiquette ?
Tableau caravagesque napolitain du XVII siècle.
C’est quoi caravagesque ?
J’en sais rien.
Ça doit être un truc en rapport avec les ravages. Un truc qui ravage quoi. Qui ravage grave de grave.

Tu t’assieds sur le bord du trottoir, les jambes en coton tout à coup. Tu te pinces le bras, tu sens parfaitement la pression de tes doigts sur ta peau, donc tu ne rêves pas. Tu es bien là, en chair et en os, face à toi, en peinture. Léonard pousse la porte de la boutique.
Je vais demander le prix, tu ne veux pas savoir combien tu coûtes ?
Très drôle
Fais pas cette tête. C’est pas un drame, quand même.

Tu te lèves pour le suivre, mais aussitôt tu te rassieds, puis tu te relèves, puis tu te rassieds, tu ne sais pas quoi faire de toi, tu as peur de te montrer au marchand d’art, qu’est-ce qu’il va dire quand il va découvrir ton visage ?
Venez-là, mademoiselle, que je vous accroche dans ma vitrine ! Venez-là que je vous encadre !
Quelle horreur !
Tu jettes un œil en douce dans le désordre de la boutique. La gazelle empaillée te regarde fixement, de ses pupilles étoilées. Léonard te fait des signes pour que tu le rejoignes à l’intérieur.
Tu prends ton courage à deux mains, tu pousses la porte d’entrée.
En effet, dit le brocanteur, vous avez raison jeune homme, c’est étonnant, c’est Lucrèce en personne.
Luquoi ?
Lucrèce. Enfin, ce n’est pas Lucrèce, bien-sûr. Va savoir comment était la vraie Lucrèce. Ce que vous voyez sur ce tableau, n’est ce pas, très original, très sobre, d’habitude, on la montre en train de se poignarder le cœur, ce que vous voyez donc, ce n’est pas la vraie Lucrèce, bien entendu, c’est un modèle déguisée en Lucrèce. Une jeune fille italienne du XVIIè siècle qui devait arrondir ses fins de mois en posant dans les ateliers de peinture. Vous posez, vous aussi, mademoiselle ?
Non, monsieur.
Vous devriez. C’est la meilleure méthode pour devenir immortel, et qui n’en rêve pas, n’est ce pas ?

Il te dévisage d’un œil de connaisseur derrière ses lunettes rondes, comme si tu étais une chose, ce n’est pas très agréable. Il est un peu bossu, mais très élégant, vêtu de noir, les mains couvertes de bagues.
Brusquement, il se dirige vers une lampe en forme de globe terrestre, posée sur un tapis persan.
Savez-vous que, selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde ?
D’un geste délicat, il fait lentement tourner le globe sur lui-même. Comme par magie, il s’illumine de l’intérieur, sous tes yeux ébahis.
Nous sommes actuellement sept milliards d’êtres humains sur la vaste terre, ce qui nous fait, si je ne m’abuse, un sosie par milliards d’habitants, voilà un calcul simple, mais si l’on rajoute à cette base la notion du temps, n’est ce pas, nous sommes au XXI ème siècle, donc 21 divisé par 7, ça nous fait un sosie tous les trois siècles. Donc, au travail, mademoiselle, il ne vous en reste plus que six à trouver, c’est formidable !
Il coûte combien, le tableau ? Se risque soudain à demander Léonard.
Une bagatelle. 6800 euros.

Il est hors de question que ce tableau t’échappe. Tu le veux. De toutes tes forces.
Papa, prête-moi un peu d’argent. Je t’en supplie. C’est très important.
Tu sauras le convaincre. Tu trouveras les mots nécessaires. Ne t’inquiète pas. Tu arrives toujours à le mettre dans ta poche.
Et soudain, tu te souviens de ton cours de piano, vite, vite, tu bégayes un revoir à l’antiquaire, tu fais une bise à Léonard.
Je me sauve, à demain.
Tu cours le long du parc Monceau, double croche, double croche, tu descends la rue du faubourg Saint-Honoré, triolet, noire pointée, voilà enfin le Conservatoire Camille Saint-Saens, tu montes l’escalier Ravel, tu pousses la porte de la salle Debussy.
C’est à cette heure-ci que vous arrivez ? Je vous écoute. J’espère que vous avez progressé depuis la dernière fois.
Tu massacres allègrement ton Nocturne de Chopin.

Histoire 4
Collège Jean Moulin

2/ Portrait à l’italienne

Tu ne cesses de penser à ce que tu viens de voir, tes doigts se figent sur le clavier, toi qui avais si bien révisé.
Si tu continues comme cela, tu peux oublier le récital de fin d’année, Armande !
C’est injuste, les larmes coulent sur tes joues et tu décides de t’en aller, tu claques la porte devant l’air ahuri de ton professeur.
Tu rejoins Léonard au Parc Monceau.
Écoute Léo faut vraiment qu’on y retourne, je n’arrive pas à me faire une raison, j’ai massacré Chopin alors que j’le bosse depuis des semaines.
Calme-toi, là, il est trop tard, mais demain on y va. Faut que je rentre, tu connais ma mère, elle va criser.
Chez toi, ta mère est au téléphone comme d’habitude. Elle est toujours occupée et ne se rend pas compte que tu es ravagée. Tu pars dans ta chambre. Tu te réfugies sous ta couette, écouteurs dans les oreilles et la fin de la chanson « reuf » de Nekfeu reprend là où tu l’avais laissée. Rien à faire, le portrait repasse en boucle dans ton cerveau… Qui est cette inconnue qui vient perturber ta vie ? Tu le sens : elle ne te lâchera plus. Tu lances ton ipod sur ton tapis et t’endors difficilement.
Tu te lèves de mauvaise humeur, avales ton chocapic et pars rejoindre Léonard à l’arrêt de bus. Dans sa tête, tout est prévu : rendez-vous après les cours, direction l’antiquaire …
Les heures paraissent interminables, tu penses sans cesse à ce tableau, ce regard qui te questionne.
La voix lointaine du professeur ne t’atteindra pas aujourd’hui.17 heures … Enfin libérée, tu cours retrouver Léonard, quelques minutes plus tard vous contemplez ce tableau .
Léonard sort son téléphone.
Michelangelo de Merisi da Caravaggio dit Caravage au XVIIe.
Tout se trouble, tu finis par entrer dans la boutique la gorge serrée.
C’est un chef-d’œuvre de la peinture Italienne, c’est le portrait de …
Tu ne l’écoutes plus, sa voix s’échappe, tu laisses divaguer ton regard, ton cœur va s’arrêter, tes jambes ne te portent plus. Tu cherches Léonard, d’habitude il est toujours là pour toi. C’est ton frère de cœur mais aujourd’hui tu n’as jamais été aussi seule. Tu n’aurais peut-être pas dû revenir...
Tu fixes le pinceau qui bouge sur la toile, il te demande de le regarder dans les yeux, tu lèves la tête et vois le regard puissant du peintre, ses joues creuses, sa barbe de trois jours et ses cheveux bruns bouclés. Cela fait quatre heures que tu es assise sur ce tabouret. Et dire que tu pourrais t’asseoir place Navone avec Léo ton amoureux … mais non il te faut gagner trois sous dans cet atelier, face à ce peintre, souvent colérique, mais il vend bien ses toiles, tu devrais être fière d’incarner Lucrèce .
Tiens-toi plus droite, sans bouger, dit-il en italien, je dois terminer ce portrait.
Il t’attrape par le bras et te secoue. Tu tentes de te débattre, quittes l’atelier et fonces vers le Tibre. Des gardes te poursuivent. Tu vois des escaliers, tu fonces, tu es le long du quai, tes vêtements te gênent, tu trébuches et te retrouves dans l’eau, tu ne peux remonter à la surface, prise de panique tu fais des mouvements inutiles avec tes bottines et tes jupons, tu abandonnes la lutte tu te laisses couler et lâches ton dernier souffle …
Tu regardes autour de toi, pas de garde, un antiquaire et Léonard tenant un verre d’eau.
Ça va ?
Léonard t’aide à te relever et l’antiquaire veut joindre tes parents .
Ta parole est confuse, tu bredouilles un italien que tu ne connais pas. Léonard te dévisage ahuri.
Je… Je...
Les mots reviennent doucement, en français cette fois-ci et tu refuses d’alerter tes parents. L’antiquaire paraît inquiet, soudain tu le reconnais, c’était lui, avec des pinceaux, tu cries, tu dois sortir vite de cette boutique. Léonard te suit mais ne comprend rien. Quant à l’antiquaire, il vous prend pour deux fous .
Léonard veut te raccompagner mais tu refuses. Alors il insiste pour comprendre. Comment pourrait-il croire que tu posais dans l’atelier de Michel-Angelo ? C’est absurde. Tu gardes cela pour toi. Tu dis que le tableau représente Lucrèce, figure mythique de l’antiquité qui s’est donné la mort après avoir été violée…
C’est justement ce que je voulais t’expliquer lorsque tu t’es évanouie…
Évanouie ? Non en voyage à Rome.
Tu devrais te reposer, je te raccompagne .
Tu rentres chez toi bouleversée par ce qui vient de t’arriver .
Armande ?
Oui papa ?
J’avais oublié que c’était relâche au restaurant.
Un tableau d’une grande valeur a été volé au musée du Capitole. Regarde ce portrait comme il te ressemble ! On dirait ton regard.

Histoire 4
Collège Jean Macé

Libérer le modèle

Et ton père a raison. La ressemblance est tellement troublante. Et si c’était ton ancêtre ?

« L’Alsace à Paris ».
Tu interroges tes parents. Ta mère n’a pas le temps. Elle doit servir des clients. Pff… géniale, cette famille de débordés. Énervée, tu sors du restaurant. A l’extérieur, tu repenses à ce que tu as vu. Ce tableau qui a été volé... Direction le magasin d’antiquités ! Tu appelles Léonard.

Chez l’antiquaire, avec Léonard.
L’antiquaire est en train de fermer la boutique. Vous arrivez à vous faufiler à l’intérieur sans qu’il ne vous voie. Ton portable. Tu lances l’application lampe torche. En déplaçant un miroir, Léonard ouvre un passage. Vous parvenez à pénétrer dans la pièce sans problème. Elle est ornée de quatre portraits. Tu découvres avec stupéfaction qu’ils représentent tous ton sosie, tantôt de profil, tantôt de face, assise, debout. L’antiquaire serait le voleur ! Incroyable mais que faire ?
Un bruit de clefs vous fait sursauter. Vous vous cachez derrière un meuble en bois ancien. De là, tu peux apercevoir distinctement l’antiquaire chercher quelque chose dans ses tiroirs. "Mais où est passée cette satanée clef de la liberté ? J’étais persuadé de l’avoir rangée ici !". Léonard veut t’entraîner. Quelque chose attire ton regard. Entre deux feuilles, tu remarques une magnifique clef aux détails dorés. Sans réfléchir une seconde, tu l’attrapes et vous vous enfuyez en courant. Plus loin, Léonard tient toujours ta main. Tu l’ouvres en lui montrant la clef.

Bibliothèque municipale.
Au bout d’une heure, tu trouves enfin ce que tu cherchais dans un vieil ouvrage :"Les quatre tableaux de Victoire réunis, celui du Capitole à Rome, celui de Naples, celui du magasin d’antiquités et celui de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, cette dernière sera délivrée. Clef de la liberté indispensable pour ouvrir chaque serrure."
Victoire a ainsi vécu au dix-septième siècle et a été enfermée dans un tableau.
Après avoir lu et relu ces deux passages, tu ne te sens pas bien, tu as la tête qui tourne et...

Napoli
Tu te retrouves quelque part, mais tu ne sais pas où. A en croire la tenue des passants et le décor, tu dois être au dix-septième siècle. Et les gens que tu croises parlent une autre langue que le français. Mais oui, c’est l’Italie ! A ce moment-là, tu la vois. Là, à vingt mètres de toi, très mince, habillée tout de noir, ses longs cheveux tombant en cascade sur ses épaules. Victoire. Tu tentes de l’appeler, tu hurles de toutes tes forces mais...

Les Beaux-Arts.
Quand tu rouvres les yeux, tu es dans la célèbre Ecole, allongée par terre. Ce n’est pas Victoire en face de toi mais un peintre qui te tend la main. Tu la saisis et te relève. Il te propose gentiment de te ramener chez toi. Sur le chemin, tu essaies de faire le point sur les derniers événements, fort troublée. Trop de choses se sont passées. Est-ce le simple fruit de ton imagination ou tout cela s’est-il réellement produit ? La légende serait-elle vraie ? Tu trembles quand tu composes le numéro de Léonard.

Histoire 4
Violaine Schwartz

4/ Une chanson chasse l’autre et c’est comme une délivrance.

Bientôt minuit. Tu attends Léonard, cachée dans le local à poubelles.
Allez allez. Pourvu qu’il n’oublie pas les lampes de poche.
Tu as glissé des manteaux en boule sous ta couette, comme un corps endormi. Tu t’es faufilée au dehors, sur la pointe de tes baskets. Tes parents, en rentrant épuisés de L’Alsace à Paris, n’y verront que du feu. Tu as emmitouflé la clé magique dans une vieille chaussette pour ne pas l’abimer. Tu as même pensé à prendre une tablette de chocolat pour Léonard. Tout va bien. Sauf qu’il n’arrive pas, ce boulet. Tout te semble irréel, dans cette odeur de pourri, au milieu des poubelles. Tout à coup, la porte s’entrouvre. Tu reconnais, dans le noir, la voix de Léonard, à travers celle de Jacques Dutronc.
Dans la vie, il n’y a que des cactus
C’est votre code secret. Tu enchaînes, comme il se doit :
Moi je me pique de le savoir
Aïe ! aïe ! Aïe ! Ouille !

Vous ne croisez pas âme qui vive le long du parc Monceau, tout le monde dort, même les pigeons. Vous arrivez devant le rideau de fer du magasin d’antiquités. Tu glisses la clé à l’intérieur de la serrure, en tremblant comme une feuille. Le rideau s’ouvre sans un bruit sur les objets dépareillés. Une armure vide semble monter la garde. Léonard braque courageusement le faisceau de sa lampe dans la forêt de meubles.
Au fond du magasin, elles sont toujours là, enfermées dans leurs cadres en or, comme des miroirs de toi-même, on dirait qu’elles vous attendent, les quatre Victoire. Ou les quatre Lucrèce ? Ou les quatre Armande ? C’est du pareil au même.
Selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde.
4 tableaux + toi = 5.
Les couleurs se brouillent dans ta tête survoltée.
Comment les sortir de la toile ?
Comment les ramener à la vie ?
Tu ne sais pas quoi faire de la clé. Elle pèse lourd au fond de ta main. On dirait qu’elle te brûle. Pas l’ombre d’une serrure sur le chambranle doré des tableaux.
Comment on fait, Léonard ?
Pour toute réponse, il te chantonne en retour :
Le monde entier est un cactus.
Comme mue par une force invisible, tu lui rétorques d’une voix étrange, toute pâle, les yeux fixes :
Ah, vita bella ! Perché non torni più ?
Et la clé s’échappe de tes mains, elle tombe par terre, dans un fracas de verre brisé.
C’est comme une délivrance.
Aussitôt, les quatre tableaux reprennent en choeur ce que tu viens de fredonner :
Ah, vita bella ! Perché non torni più ?
Léonard te tire par la manche.
Viens, on s’en va. J’ai trop peur. Elles sont vivantes, regarde, elle nous parlent mais qu’est-ce que ça veut dire ?
T’aurais mieux fait d’écouter en italien au lieu de penser à ton prochain goûter. Ça veut dire : Oh ! Belle vie, pourquoi ne reviens-tu plus ?
Mais regarde, il y en a une qui te tend la main !
Sans réfléchir, tu attrapes les doigts glacés de Victoire, tu la tires au dehors, de toutes tes forces. Elle s’arrache de son châssis. Aussitôt, les quatre tableaux se recouvrent de noir.
Elle te fait un grand sourire, sous son turban indigo.
Victoire, peinte quatre fois, est revenue à la vie. En un seul exemplaire. Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau.
Ho fame.
Elle a faim.

Tu lui tends ta tablette de chocolat. Elle croque dedans à pleines dents.
Allez, vite, maintenant, faut rentrer.
Vous vous dirigez vers la sortie. Tu t’aperçois alors que Victoire n’a pas de chaussures.

Histoire 4
Collège Maria Casarès

Tout est bien qui finit bien

Elle est vêtue comme les Romains. Tu penses qu’il faut la ramener chez elle quand soudain, tu entends un bruit. Tu te dis que c’est sans importance, mais tu l’entends de nouveau, plus fort cette fois. C’est le tableau : il se met à bouger ! Tu t’approches lentement, Victoire est à tes côtés. Tu tends le bras, ta main peut maintenant le toucher. Vous faites encore un pas. Vous êtes à quelques centimètres. Vous le frôlez. Soudain, toi et Victoire disparaissez. Le tableau vous a englouti. Léonard essaye de vous rejoindre, il s’avance, recule, tourne autour du tableau, le touche, le frôle, s’énerve mais il n’y arrive pas.
Vous êtes assises dans un sorte de grand stade rond. Il y a des gladiateurs qui se battent contre des lions. Tu reconnais le Colisée. Victoire est bouleversée, elle te dit qu’elle a toujours détesté ces spectacles. Elle veut partir avant les mises à mort. Victoire te prend par la main : elle a deux chaussures aux pieds et c’est toi qui ne sais pas où aller. Victoire te conduit chez elle. Tu passes dans les rues de Rome, tous les regards sont braqués sur toi, ta tenue n’est pas adaptée à cette époque. Soudain, tu entends une voix, tu te retournes, tu te rends compte que tu es toute seule sur une place. Les voix persistent, tu sens comme une présence, du vent dans tes cheveux, des mains qui te frôlent... des larmes coulent. Tu devines une silhouette féminine, tu la reconnais…
« Lucrèce ? Demandes-tu. »
Vous vous dirigez vers la place Trevi, tu aperçois une fontaine. Tu es émerveillée. Tu t’ assoies sur les marches.
« Est-ce que je peux te poser une question ?
- Oui, bien sûr. Dis-moi.
- Il y a quelques temps, mon ami et moi sommes passés devant une boutique, où se trouvait ton portrait, notre ressemblance m’a frappée. Quand j’ai appris ton histoire, je me suis inquiétée, je me suis dit qu’il allait m’arriver la même chose qu’à toi. "
Tu attends qu’elle te dise quelque chose mais elle ne te regarde même pas. Elle regarde au loin. Tu décides de continuer ton récit.
"-Depuis ce jour-là, j’ai essayé de trouver un lien entre nous mais je n’ai rien trouvé.
- Tu sais, parfois les gens se ressemblent mais cela ne veut pas dire qu’ils sont de la même famille.
- Je sais, mais j’étais convaincu que l’on avait quelque chose en commun.
- Nous n’avons ni la même personnalité, ni le même destin. Et puis, tu as Léonard."
Léonard. Tu l’avais oublié. Il te manque maintenant. C’est le moment : tu dois rentrer chez toi. Tu ouvres les yeux : tu es dans le magasin de l’antiquaire, Léonard à tes côtés. Victoire a disparu. Tu lui prends la main et vous vous dirigez vers chez toi. Tu décides de raconter ton aventure à Léonard et à tes parents. Tu leur parles du tableau de Lucrèce, de Victoire.
« Quand j’ai vu ma ressemblance avec Lucrèce, j’ai cru que j’avais un lien avec elle. Je me suis lancée dans des recherches. Lorsque j’ai appris son destin tragique, j’étais persuadé que j’allais vivre la même chose qu’elle. A Rome, je l’ai rencontrée, enfin j’ai rencontré son fantôme. Elle m’a rassurée, m’a dit que notre ressemblance ne voulait pas dire que nos destins devaient être les mêmes. Mon destin à moi, c’était de sauver Victoire : j’ai réussi. » Tes parents sont surpris ; ils ne disent plus un mot. Léonard ne sait pas quoi penser face à tout ce que tu lui as caché. Toi, tu es soulagée. Tout est fini et tout est dit. Tu reprends la main de Léonard. Il te regarde puis te souris. Tu lis dans ses yeux l’amitié qui vous lie. Tu es heureuse que tout redevienne comme avant.
Cela doit faire plus de quatre ans que je connais Armande, chaque jour, chaque heure chaque seconde que je passe avec elle est agréable. Je peux me confier à elle ; elle peut se confier à moi. C’est une amitié sincère. Quand je l’ai rencontrée, c’était dans un parc devant un cactus : c’est peut-être pour cela qu’on en collectionne. Ils reflètent un peu notre personnalité, piquant à l’extérieur mais tendre à l’intérieur. Je me demande quelle aurait été ma vie si je ne l’avais pas rencontrée. Peut-être que je serais resté le mec au fond de la classe, dans le coin, qui dort, rentre seul, un pain au chocolat dans les mains, un glouton comme elle dit. Je n’aurais jamais trouvé quelqu’un comme elle ; une fille marrante, exceptionnelle, chaleureuse, une personne avec qui tu es à l’aise dès le premier contact. Le simple fait de rester ensemble est rassurant. J’espère grandir avec elle, voir ce que l’avenir va nous réserver. Quoiqu’il arrive je la garderai dans mon cœur.

Histoire 4
Violaine Schwartz

1/ La jumelle d’une autre époque

Dingue ! C’est qui ? C’est moi ?
Ton visage sort de l’ombre, il accroche la lumière. De trois-quart profil, tu es coupée au niveau de la poitrine par le bois de l’encadrement. Tes cheveux châtains sont noués en chignon bas, quelques mèches plus claires donnent du relief à ta coiffure. Tu es drapée dans une étole grise, irisée de blanc. Tu as un peu de rose aux joues, le même que sur tes lèvres rebondies, une pointe de bleu pour pâlir ta peau, quelques gouttes de sang sur la gorge, une éraflure au dessus de la clavicule.
Truc de ouf, j’y crois pas.
Le reste de la composition est cendré, marron, beige, tabac, couleurs d’automne. Tu tiens un grand couteau dans ta main gauche, si grand que la pointe de la lame s’enfonce dans l’or du cadre. Tu as une boucle d’oreille, un anneau serti d’une perle, comme un éclat sur ta nuque.
Léonard, j’ai la même à la maison. Exactement la même, je te dis ! C’était à ma grand-mère. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur l’étiquette ?
Tableau caravagesque napolitain du XVII siècle.
C’est quoi caravagesque ?
J’en sais rien.
Ça doit être un truc en rapport avec les ravages. Un truc qui ravage quoi. Qui ravage grave de grave.

Tu t’assieds sur le bord du trottoir, les jambes en coton tout à coup. Tu te pinces le bras, tu sens parfaitement la pression de tes doigts sur ta peau, donc tu ne rêves pas. Tu es bien là, en chair et en os, face à toi, en peinture. Léonard pousse la porte de la boutique.
Je vais demander le prix, tu ne veux pas savoir combien tu coûtes ?
Très drôle
Fais pas cette tête. C’est pas un drame, quand même.

Tu te lèves pour le suivre, mais aussitôt tu te rassieds, puis tu te relèves, puis tu te rassieds, tu ne sais pas quoi faire de toi, tu as peur de te montrer au marchand d’art, qu’est-ce qu’il va dire quand il va découvrir ton visage ?
Venez-là, mademoiselle, que je vous accroche dans ma vitrine ! Venez-là que je vous encadre !
Quelle horreur !
Tu jettes un œil en douce dans le désordre de la boutique. La gazelle empaillée te regarde fixement, de ses pupilles étoilées. Léonard te fait des signes pour que tu le rejoignes à l’intérieur.
Tu prends ton courage à deux mains, tu pousses la porte d’entrée.
En effet, dit le brocanteur, vous avez raison jeune homme, c’est étonnant, c’est Lucrèce en personne.
Luquoi ?
Lucrèce. Enfin, ce n’est pas Lucrèce, bien-sûr. Va savoir comment était la vraie Lucrèce. Ce que vous voyez sur ce tableau, n’est ce pas, très original, très sobre, d’habitude, on la montre en train de se poignarder le cœur, ce que vous voyez donc, ce n’est pas la vraie Lucrèce, bien entendu, c’est un modèle déguisée en Lucrèce. Une jeune fille italienne du XVIIè siècle qui devait arrondir ses fins de mois en posant dans les ateliers de peinture. Vous posez, vous aussi, mademoiselle ?
Non, monsieur.
Vous devriez. C’est la meilleure méthode pour devenir immortel, et qui n’en rêve pas, n’est ce pas ?

Il te dévisage d’un œil de connaisseur derrière ses lunettes rondes, comme si tu étais une chose, ce n’est pas très agréable. Il est un peu bossu, mais très élégant, vêtu de noir, les mains couvertes de bagues.
Brusquement, il se dirige vers une lampe en forme de globe terrestre, posée sur un tapis persan.
Savez-vous que, selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde ?
D’un geste délicat, il fait lentement tourner le globe sur lui-même. Comme par magie, il s’illumine de l’intérieur, sous tes yeux ébahis.
Nous sommes actuellement sept milliards d’êtres humains sur la vaste terre, ce qui nous fait, si je ne m’abuse, un sosie par milliards d’habitants, voilà un calcul simple, mais si l’on rajoute à cette base la notion du temps, n’est ce pas, nous sommes au XXI ème siècle, donc 21 divisé par 7, ça nous fait un sosie tous les trois siècles. Donc, au travail, mademoiselle, il ne vous en reste plus que six à trouver, c’est formidable !
Il coûte combien, le tableau ? Se risque soudain à demander Léonard.
Une bagatelle. 6800 euros.

Il est hors de question que ce tableau t’échappe. Tu le veux. De toutes tes forces.
Papa, prête-moi un peu d’argent. Je t’en supplie. C’est très important.
Tu sauras le convaincre. Tu trouveras les mots nécessaires. Ne t’inquiète pas. Tu arrives toujours à le mettre dans ta poche.
Et soudain, tu te souviens de ton cours de piano, vite, vite, tu bégayes un revoir à l’antiquaire, tu fais une bise à Léonard.
Je me sauve, à demain.
Tu cours le long du parc Monceau, double croche, double croche, tu descends la rue du faubourg Saint-Honoré, triolet, noire pointée, voilà enfin le Conservatoire Camille Saint-Saens, tu montes l’escalier Ravel, tu pousses la porte de la salle Debussy.
C’est à cette heure-ci que vous arrivez ? Je vous écoute. J’espère que vous avez progressé depuis la dernière fois.
Tu massacres allègrement ton Nocturne de Chopin.

Histoire 4
Collège Jean Moulin

2/ Portrait à l’italienne

Tu ne cesses de penser à ce que tu viens de voir, tes doigts se figent sur le clavier, toi qui avais si bien révisé.
Si tu continues comme cela, tu peux oublier le récital de fin d’année, Armande !
C’est injuste, les larmes coulent sur tes joues et tu décides de t’en aller, tu claques la porte devant l’air ahuri de ton professeur.
Tu rejoins Léonard au Parc Monceau.
Écoute Léo faut vraiment qu’on y retourne, je n’arrive pas à me faire une raison, j’ai massacré Chopin alors que j’le bosse depuis des semaines.
Calme-toi, là, il est trop tard, mais demain on y va. Faut que je rentre, tu connais ma mère, elle va criser.
Chez toi, ta mère est au téléphone comme d’habitude. Elle est toujours occupée et ne se rend pas compte que tu es ravagée. Tu pars dans ta chambre. Tu te réfugies sous ta couette, écouteurs dans les oreilles et la fin de la chanson « reuf » de Nekfeu reprend là où tu l’avais laissée. Rien à faire, le portrait repasse en boucle dans ton cerveau… Qui est cette inconnue qui vient perturber ta vie ? Tu le sens : elle ne te lâchera plus. Tu lances ton ipod sur ton tapis et t’endors difficilement.
Tu te lèves de mauvaise humeur, avales ton chocapic et pars rejoindre Léonard à l’arrêt de bus. Dans sa tête, tout est prévu : rendez-vous après les cours, direction l’antiquaire …
Les heures paraissent interminables, tu penses sans cesse à ce tableau, ce regard qui te questionne.
La voix lointaine du professeur ne t’atteindra pas aujourd’hui.17 heures … Enfin libérée, tu cours retrouver Léonard, quelques minutes plus tard vous contemplez ce tableau .
Léonard sort son téléphone.
Michelangelo de Merisi da Caravaggio dit Caravage au XVIIe.
Tout se trouble, tu finis par entrer dans la boutique la gorge serrée.
C’est un chef-d’œuvre de la peinture Italienne, c’est le portrait de …
Tu ne l’écoutes plus, sa voix s’échappe, tu laisses divaguer ton regard, ton cœur va s’arrêter, tes jambes ne te portent plus. Tu cherches Léonard, d’habitude il est toujours là pour toi. C’est ton frère de cœur mais aujourd’hui tu n’as jamais été aussi seule. Tu n’aurais peut-être pas dû revenir...
Tu fixes le pinceau qui bouge sur la toile, il te demande de le regarder dans les yeux, tu lèves la tête et vois le regard puissant du peintre, ses joues creuses, sa barbe de trois jours et ses cheveux bruns bouclés. Cela fait quatre heures que tu es assise sur ce tabouret. Et dire que tu pourrais t’asseoir place Navone avec Léo ton amoureux … mais non il te faut gagner trois sous dans cet atelier, face à ce peintre, souvent colérique, mais il vend bien ses toiles, tu devrais être fière d’incarner Lucrèce .
Tiens-toi plus droite, sans bouger, dit-il en italien, je dois terminer ce portrait.
Il t’attrape par le bras et te secoue. Tu tentes de te débattre, quittes l’atelier et fonces vers le Tibre. Des gardes te poursuivent. Tu vois des escaliers, tu fonces, tu es le long du quai, tes vêtements te gênent, tu trébuches et te retrouves dans l’eau, tu ne peux remonter à la surface, prise de panique tu fais des mouvements inutiles avec tes bottines et tes jupons, tu abandonnes la lutte tu te laisses couler et lâches ton dernier souffle …
Tu regardes autour de toi, pas de garde, un antiquaire et Léonard tenant un verre d’eau.
Ça va ?
Léonard t’aide à te relever et l’antiquaire veut joindre tes parents .
Ta parole est confuse, tu bredouilles un italien que tu ne connais pas. Léonard te dévisage ahuri.
Je… Je...
Les mots reviennent doucement, en français cette fois-ci et tu refuses d’alerter tes parents. L’antiquaire paraît inquiet, soudain tu le reconnais, c’était lui, avec des pinceaux, tu cries, tu dois sortir vite de cette boutique. Léonard te suit mais ne comprend rien. Quant à l’antiquaire, il vous prend pour deux fous .
Léonard veut te raccompagner mais tu refuses. Alors il insiste pour comprendre. Comment pourrait-il croire que tu posais dans l’atelier de Michel-Angelo ? C’est absurde. Tu gardes cela pour toi. Tu dis que le tableau représente Lucrèce, figure mythique de l’antiquité qui s’est donné la mort après avoir été violée…
C’est justement ce que je voulais t’expliquer lorsque tu t’es évanouie…
Évanouie ? Non en voyage à Rome.
Tu devrais te reposer, je te raccompagne .
Tu rentres chez toi bouleversée par ce qui vient de t’arriver .
Armande ?
Oui papa ?
J’avais oublié que c’était relâche au restaurant.
Un tableau d’une grande valeur a été volé au musée du Capitole. Regarde ce portrait comme il te ressemble ! On dirait ton regard.

Histoire 4
Collège Jean Macé

Libérer le modèle

Et ton père a raison. La ressemblance est tellement troublante. Et si c’était ton ancêtre ?

« L’Alsace à Paris ».
Tu interroges tes parents. Ta mère n’a pas le temps. Elle doit servir des clients. Pff… géniale, cette famille de débordés. Énervée, tu sors du restaurant. A l’extérieur, tu repenses à ce que tu as vu. Ce tableau qui a été volé... Direction le magasin d’antiquités ! Tu appelles Léonard.

Chez l’antiquaire, avec Léonard.
L’antiquaire est en train de fermer la boutique. Vous arrivez à vous faufiler à l’intérieur sans qu’il ne vous voie. Ton portable. Tu lances l’application lampe torche. En déplaçant un miroir, Léonard ouvre un passage. Vous parvenez à pénétrer dans la pièce sans problème. Elle est ornée de quatre portraits. Tu découvres avec stupéfaction qu’ils représentent tous ton sosie, tantôt de profil, tantôt de face, assise, debout. L’antiquaire serait le voleur ! Incroyable mais que faire ?
Un bruit de clefs vous fait sursauter. Vous vous cachez derrière un meuble en bois ancien. De là, tu peux apercevoir distinctement l’antiquaire chercher quelque chose dans ses tiroirs. "Mais où est passée cette satanée clef de la liberté ? J’étais persuadé de l’avoir rangée ici !". Léonard veut t’entraîner. Quelque chose attire ton regard. Entre deux feuilles, tu remarques une magnifique clef aux détails dorés. Sans réfléchir une seconde, tu l’attrapes et vous vous enfuyez en courant. Plus loin, Léonard tient toujours ta main. Tu l’ouvres en lui montrant la clef.

Bibliothèque municipale.
Au bout d’une heure, tu trouves enfin ce que tu cherchais dans un vieil ouvrage :"Les quatre tableaux de Victoire réunis, celui du Capitole à Rome, celui de Naples, celui du magasin d’antiquités et celui de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, cette dernière sera délivrée. Clef de la liberté indispensable pour ouvrir chaque serrure."
Victoire a ainsi vécu au dix-septième siècle et a été enfermée dans un tableau.
Après avoir lu et relu ces deux passages, tu ne te sens pas bien, tu as la tête qui tourne et...

Napoli
Tu te retrouves quelque part, mais tu ne sais pas où. A en croire la tenue des passants et le décor, tu dois être au dix-septième siècle. Et les gens que tu croises parlent une autre langue que le français. Mais oui, c’est l’Italie ! A ce moment-là, tu la vois. Là, à vingt mètres de toi, très mince, habillée tout de noir, ses longs cheveux tombant en cascade sur ses épaules. Victoire. Tu tentes de l’appeler, tu hurles de toutes tes forces mais...

Les Beaux-Arts.
Quand tu rouvres les yeux, tu es dans la célèbre Ecole, allongée par terre. Ce n’est pas Victoire en face de toi mais un peintre qui te tend la main. Tu la saisis et te relève. Il te propose gentiment de te ramener chez toi. Sur le chemin, tu essaies de faire le point sur les derniers événements, fort troublée. Trop de choses se sont passées. Est-ce le simple fruit de ton imagination ou tout cela s’est-il réellement produit ? La légende serait-elle vraie ? Tu trembles quand tu composes le numéro de Léonard.

Histoire 4
Violaine Schwartz

4/ Une chanson chasse l’autre et c’est comme une délivrance.

Bientôt minuit. Tu attends Léonard, cachée dans le local à poubelles.
Allez allez. Pourvu qu’il n’oublie pas les lampes de poche.
Tu as glissé des manteaux en boule sous ta couette, comme un corps endormi. Tu t’es faufilée au dehors, sur la pointe de tes baskets. Tes parents, en rentrant épuisés de L’Alsace à Paris, n’y verront que du feu. Tu as emmitouflé la clé magique dans une vieille chaussette pour ne pas l’abimer. Tu as même pensé à prendre une tablette de chocolat pour Léonard. Tout va bien. Sauf qu’il n’arrive pas, ce boulet. Tout te semble irréel, dans cette odeur de pourri, au milieu des poubelles. Tout à coup, la porte s’entrouvre. Tu reconnais, dans le noir, la voix de Léonard, à travers celle de Jacques Dutronc.
Dans la vie, il n’y a que des cactus
C’est votre code secret. Tu enchaînes, comme il se doit :
Moi je me pique de le savoir
Aïe ! aïe ! Aïe ! Ouille !

Vous ne croisez pas âme qui vive le long du parc Monceau, tout le monde dort, même les pigeons. Vous arrivez devant le rideau de fer du magasin d’antiquités. Tu glisses la clé à l’intérieur de la serrure, en tremblant comme une feuille. Le rideau s’ouvre sans un bruit sur les objets dépareillés. Une armure vide semble monter la garde. Léonard braque courageusement le faisceau de sa lampe dans la forêt de meubles.
Au fond du magasin, elles sont toujours là, enfermées dans leurs cadres en or, comme des miroirs de toi-même, on dirait qu’elles vous attendent, les quatre Victoire. Ou les quatre Lucrèce ? Ou les quatre Armande ? C’est du pareil au même.
Selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde.
4 tableaux + toi = 5.
Les couleurs se brouillent dans ta tête survoltée.
Comment les sortir de la toile ?
Comment les ramener à la vie ?
Tu ne sais pas quoi faire de la clé. Elle pèse lourd au fond de ta main. On dirait qu’elle te brûle. Pas l’ombre d’une serrure sur le chambranle doré des tableaux.
Comment on fait, Léonard ?
Pour toute réponse, il te chantonne en retour :
Le monde entier est un cactus.
Comme mue par une force invisible, tu lui rétorques d’une voix étrange, toute pâle, les yeux fixes :
Ah, vita bella ! Perché non torni più ?
Et la clé s’échappe de tes mains, elle tombe par terre, dans un fracas de verre brisé.
C’est comme une délivrance.
Aussitôt, les quatre tableaux reprennent en choeur ce que tu viens de fredonner :
Ah, vita bella ! Perché non torni più ?
Léonard te tire par la manche.
Viens, on s’en va. J’ai trop peur. Elles sont vivantes, regarde, elle nous parlent mais qu’est-ce que ça veut dire ?
T’aurais mieux fait d’écouter en italien au lieu de penser à ton prochain goûter. Ça veut dire : Oh ! Belle vie, pourquoi ne reviens-tu plus ?
Mais regarde, il y en a une qui te tend la main !
Sans réfléchir, tu attrapes les doigts glacés de Victoire, tu la tires au dehors, de toutes tes forces. Elle s’arrache de son châssis. Aussitôt, les quatre tableaux se recouvrent de noir.
Elle te fait un grand sourire, sous son turban indigo.
Victoire, peinte quatre fois, est revenue à la vie. En un seul exemplaire. Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau.
Ho fame.
Elle a faim.

Tu lui tends ta tablette de chocolat. Elle croque dedans à pleines dents.
Allez, vite, maintenant, faut rentrer.
Vous vous dirigez vers la sortie. Tu t’aperçois alors que Victoire n’a pas de chaussures.

Histoire 4
Collège Maria Casarès

Tout est bien qui finit bien

Elle est vêtue comme les Romains. Tu penses qu’il faut la ramener chez elle quand soudain, tu entends un bruit. Tu te dis que c’est sans importance, mais tu l’entends de nouveau, plus fort cette fois. C’est le tableau : il se met à bouger ! Tu t’approches lentement, Victoire est à tes côtés. Tu tends le bras, ta main peut maintenant le toucher. Vous faites encore un pas. Vous êtes à quelques centimètres. Vous le frôlez. Soudain, toi et Victoire disparaissez. Le tableau vous a englouti. Léonard essaye de vous rejoindre, il s’avance, recule, tourne autour du tableau, le touche, le frôle, s’énerve mais il n’y arrive pas.
Vous êtes assises dans un sorte de grand stade rond. Il y a des gladiateurs qui se battent contre des lions. Tu reconnais le Colisée. Victoire est bouleversée, elle te dit qu’elle a toujours détesté ces spectacles. Elle veut partir avant les mises à mort. Victoire te prend par la main : elle a deux chaussures aux pieds et c’est toi qui ne sais pas où aller. Victoire te conduit chez elle. Tu passes dans les rues de Rome, tous les regards sont braqués sur toi, ta tenue n’est pas adaptée à cette époque. Soudain, tu entends une voix, tu te retournes, tu te rends compte que tu es toute seule sur une place. Les voix persistent, tu sens comme une présence, du vent dans tes cheveux, des mains qui te frôlent... des larmes coulent. Tu devines une silhouette féminine, tu la reconnais…
« Lucrèce ? Demandes-tu. »
Vous vous dirigez vers la place Trevi, tu aperçois une fontaine. Tu es émerveillée. Tu t’ assoies sur les marches.
« Est-ce que je peux te poser une question ?
- Oui, bien sûr. Dis-moi.
- Il y a quelques temps, mon ami et moi sommes passés devant une boutique, où se trouvait ton portrait, notre ressemblance m’a frappée. Quand j’ai appris ton histoire, je me suis inquiétée, je me suis dit qu’il allait m’arriver la même chose qu’à toi. "
Tu attends qu’elle te dise quelque chose mais elle ne te regarde même pas. Elle regarde au loin. Tu décides de continuer ton récit.
"-Depuis ce jour-là, j’ai essayé de trouver un lien entre nous mais je n’ai rien trouvé.
- Tu sais, parfois les gens se ressemblent mais cela ne veut pas dire qu’ils sont de la même famille.
- Je sais, mais j’étais convaincu que l’on avait quelque chose en commun.
- Nous n’avons ni la même personnalité, ni le même destin. Et puis, tu as Léonard."
Léonard. Tu l’avais oublié. Il te manque maintenant. C’est le moment : tu dois rentrer chez toi. Tu ouvres les yeux : tu es dans le magasin de l’antiquaire, Léonard à tes côtés. Victoire a disparu. Tu lui prends la main et vous vous dirigez vers chez toi. Tu décides de raconter ton aventure à Léonard et à tes parents. Tu leur parles du tableau de Lucrèce, de Victoire.
« Quand j’ai vu ma ressemblance avec Lucrèce, j’ai cru que j’avais un lien avec elle. Je me suis lancée dans des recherches. Lorsque j’ai appris son destin tragique, j’étais persuadé que j’allais vivre la même chose qu’elle. A Rome, je l’ai rencontrée, enfin j’ai rencontré son fantôme. Elle m’a rassurée, m’a dit que notre ressemblance ne voulait pas dire que nos destins devaient être les mêmes. Mon destin à moi, c’était de sauver Victoire : j’ai réussi. » Tes parents sont surpris ; ils ne disent plus un mot. Léonard ne sait pas quoi penser face à tout ce que tu lui as caché. Toi, tu es soulagée. Tout est fini et tout est dit. Tu reprends la main de Léonard. Il te regarde puis te souris. Tu lis dans ses yeux l’amitié qui vous lie. Tu es heureuse que tout redevienne comme avant.
Cela doit faire plus de quatre ans que je connais Armande, chaque jour, chaque heure chaque seconde que je passe avec elle est agréable. Je peux me confier à elle ; elle peut se confier à moi. C’est une amitié sincère. Quand je l’ai rencontrée, c’était dans un parc devant un cactus : c’est peut-être pour cela qu’on en collectionne. Ils reflètent un peu notre personnalité, piquant à l’extérieur mais tendre à l’intérieur. Je me demande quelle aurait été ma vie si je ne l’avais pas rencontrée. Peut-être que je serais resté le mec au fond de la classe, dans le coin, qui dort, rentre seul, un pain au chocolat dans les mains, un glouton comme elle dit. Je n’aurais jamais trouvé quelqu’un comme elle ; une fille marrante, exceptionnelle, chaleureuse, une personne avec qui tu es à l’aise dès le premier contact. Le simple fait de rester ensemble est rassurant. J’espère grandir avec elle, voir ce que l’avenir va nous réserver. Quoiqu’il arrive je la garderai dans mon cœur.