Histoire 10

Prologue

Armande, viens avec moi, il faut que je te montre quelque chose.
Léonard te tire par la manche dans une rue adjacente.
Mais j’ai pas le droit de traîner après l’école, en plus j’ai cours de piano.
Ton emploi du temps est rempli comme un œuf. Pas de jachère, ni d’herbes folles. Tennis, équitation, danse classique, piano, chorale baroque. Il faut bien t’occuper.
Allez, viens, il y en a pour cinq minutes.
Mais on va où ?
Surprise.

Tu aimes ce qui sort de l’ordinaire, pourtant tu ressembles à toutes les jeunes filles de ton âge : sac à dos tombant sur l’épaule avec pagaille de porte-clés accrochés au fermoir, tee-shirt à motif, mini-chaussette sur bande de peau dépassant du jean slim et Stan Smith en bout de course, aujourd’hui rouge sur rouge, tu as toute la gamme de la collection.
Maman, c’est mieux les blanches sur fond noir ou les noires sur fond blanc ?
C’est pareil, dépêche-toi, prends-les toutes, j’ai pas le temps.

Comme d’habitude.
Ta mère est toujours débordée, toujours pendue au téléphone, à parler chiffres, à dicter commandes, et ton père, toujours derrière ses fourneaux trois étoiles, à râper du raifort, à fricasser du porc, tu détestes L’Alsace à Paris, la brasserie art-déco qui les occupe tous les soirs.
Vous longez les grilles du parc Monceau, dans le 8ème arrondissement de Paris. Une vieille dame distribue des miettes de brioche à une volée de pigeons, une petite fille hurle à sa nounou qu’elle en veut, elle aussi, de la brioche, de la brioche, les arbres commencent à jaunir dans le soleil d’automne. Tu te revois la tête en bas, pendue aux barres métalliques de la cage à écureuil, l’odeur de rouille au creux des mains. De nouveaux enfants se bousculent autour du toboggan. Ce n’est plus ton territoire.
C’est loin ton machin-truc ? J’ai faim.
Léonard-le-Goulu te donne un bout de son sandwich, c’est dire s’il tient à ce que tu viennes. Léonard, c’est ton frère de cœur, tu le connais depuis toujours.
Cette année, vous partagez la folie des cactus. Vous vous faîtes des échanges de boutures. Vous comparez piquants et fleurs. Vous les baptisez. Toi, tu en as déjà sept, posés sur ton bureau : Tignasse, Duvet, Rouflaquette, Tif, Velu, Frisette et Crâne d’oeuf.
C’est encore loin ?
Le cartable pèse lourd, on vient de vous remettre les livres pour l’année à venir, le brevet, le brevet, tous les professeurs en ont parlé, ça va, on a compris.
Antiquité, salon de thé, antiquité, salon de thé. Tu connais le quartier comme ta poche. Heureusement qu’il y a les pixels pour voyager. Tu passes des heures en cachette sur ton ipod, emmitouflée au creux des draps, avec Youtube à fond la caisse : Sexion d’assaut, Stromae, LEJ, Sianna, Nekfeu, Lefa, ta chambre est envahie de visages, piqués sur le net et imprimés en grand format, le résultat laisse à désirer, couleurs floutées, rayures blanches en travers de l’image, mais qu’importe, ils sont là, sur tes murs, pour creuser une brèche dans ton univers, pour t’enseigner la vie.
Et tout à coup, Léonard s’arrête devant un magasin d’antiquité.
C’est là, regarde.
Un globe terrestre, une chaise à bascule, un vase chinois, une gazelle empaillée, un vieux tableau encadré d’or.
Ton cœur se fige. Ton cœur se glace. Ton cœur boomerang dans ta poitrine.
Léonard te prend la main et la serre fort.

Histoire 10
Violaine Schwartz

1/ La jumelle d’une autre époque

Dingue ! C’est qui ? C’est moi ?
Ton visage sort de l’ombre, il accroche la lumière. De trois-quart profil, tu es coupée au niveau de la poitrine par le bois de l’encadrement. Tes cheveux châtains sont noués en chignon bas, quelques mèches plus claires donnent du relief à ta coiffure. Tu es drapée dans une étole grise, irisée de blanc. Tu as un peu de rose aux joues, le même que sur tes lèvres rebondies, une pointe de bleu pour pâlir ta peau, quelques gouttes de sang sur la gorge, une éraflure au dessus de la clavicule.
Truc de ouf, j’y crois pas.
Le reste de la composition est cendré, marron, beige, tabac, couleurs d’automne. Tu tiens un grand couteau dans ta main gauche, si grand que la pointe de la lame s’enfonce dans l’or du cadre. Tu as une boucle d’oreille, un anneau serti d’une perle, comme un éclat sur ta nuque.
Léonard, j’ai la même à la maison. Exactement la même, je te dis ! C’était à ma grand-mère. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur l’étiquette ?
Tableau caravagesque napolitain du XVII siècle.
C’est quoi caravagesque ?
J’en sais rien.
Ça doit être un truc en rapport avec les ravages. Un truc qui ravage quoi. Qui ravage grave de grave.

Tu t’assieds sur le bord du trottoir, les jambes en coton tout à coup. Tu te pinces le bras, tu sens parfaitement la pression de tes doigts sur ta peau, donc tu ne rêves pas. Tu es bien là, en chair et en os, face à toi, en peinture. Léonard pousse la porte de la boutique.
Je vais demander le prix, tu ne veux pas savoir combien tu coûtes ?
Très drôle
Fais pas cette tête. C’est pas un drame, quand même.

Tu te lèves pour le suivre, mais aussitôt tu te rassieds, puis tu te relèves, puis tu te rassieds, tu ne sais pas quoi faire de toi, tu as peur de te montrer au marchand d’art, qu’est-ce qu’il va dire quand il va découvrir ton visage ?
Venez-là, mademoiselle, que je vous accroche dans ma vitrine ! Venez-là que je vous encadre !
Quelle horreur !
Tu jettes un œil en douce dans le désordre de la boutique. La gazelle empaillée te regarde fixement, de ses pupilles étoilées. Léonard te fait des signes pour que tu le rejoignes à l’intérieur.
Tu prends ton courage à deux mains, tu pousses la porte d’entrée.
En effet, dit le brocanteur, vous avez raison jeune homme, c’est étonnant, c’est Lucrèce en personne.
Luquoi ?
Lucrèce. Enfin, ce n’est pas Lucrèce, bien-sûr. Va savoir comment était la vraie Lucrèce. Ce que vous voyez sur ce tableau, n’est ce pas, très original, très sobre, d’habitude, on la montre en train de se poignarder le cœur, ce que vous voyez donc, ce n’est pas la vraie Lucrèce, bien entendu, c’est un modèle déguisée en Lucrèce. Une jeune fille italienne du XVIIè siècle qui devait arrondir ses fins de mois en posant dans les ateliers de peinture. Vous posez, vous aussi, mademoiselle ?
Non, monsieur.
Vous devriez. C’est la meilleure méthode pour devenir immortel, et qui n’en rêve pas, n’est ce pas ?

Il te dévisage d’un œil de connaisseur derrière ses lunettes rondes, comme si tu étais une chose, ce n’est pas très agréable. Il est un peu bossu, mais très élégant, vêtu de noir, les mains couvertes de bagues.
Brusquement, il se dirige vers une lampe en forme de globe terrestre, posée sur un tapis persan.
Savez-vous que, selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde ?
D’un geste délicat, il fait lentement tourner le globe sur lui-même. Comme par magie, il s’illumine de l’intérieur, sous tes yeux ébahis.
Nous sommes actuellement sept milliards d’êtres humains sur la vaste terre, ce qui nous fait, si je ne m’abuse, un sosie par milliards d’habitants, voilà un calcul simple, mais si l’on rajoute à cette base la notion du temps, n’est ce pas, nous sommes au XXI ème siècle, donc 21 divisé par 7, ça nous fait un sosie tous les trois siècles. Donc, au travail, mademoiselle, il ne vous en reste plus que six à trouver, c’est formidable !
Il coûte combien, le tableau ? Se risque soudain à demander Léonard.
Une bagatelle. 6800 euros.

Il est hors de question que ce tableau t’échappe. Tu le veux. De toutes tes forces.
Papa, prête-moi un peu d’argent. Je t’en supplie. C’est très important.
Tu sauras le convaincre. Tu trouveras les mots nécessaires. Ne t’inquiète pas. Tu arrives toujours à le mettre dans ta poche.
Et soudain, tu te souviens de ton cours de piano, vite, vite, tu bégayes un revoir à l’antiquaire, tu fais une bise à Léonard.
Je me sauve, à demain.
Tu cours le long du parc Monceau, double croche, double croche, tu descends la rue du faubourg Saint-Honoré, triolet, noire pointée, voilà enfin le Conservatoire Camille Saint-Saens, tu montes l’escalier Ravel, tu pousses la porte de la salle Debussy.
C’est à cette heure-ci que vous arrivez ? Je vous écoute. J’espère que vous avez progressé depuis la dernière fois.
Tu massacres allègrement ton Nocturne de Chopin.

Histoire 10
Collège Alain

2/ Un talent retrouvé

Madame Convert a son regard noir des mauvais jours. Tout d’abord, ton retard à son cours, puis maintenant ta déplorable prestation au piano.
Ton cerveau semble vouloir ignorer la partition. Tes doigts refusent, avec un entêtement certain, de frapper de façon fluide et légère les touches en ivoire nacré du piano. Sans cesse, des frissons parcourent ta colonne vertébrale, ta tête semble vide.
« Ma pauvre petite ! Notre Monsieur Chopin doit se retourner dans sa tombe ».
Madame Convert vient de prononcer son jugement d’une voix glaciale, découpant tous les mots, comme si elle avait compris que tes sens n’étaient plus aptes à capter, à analyser, à commander tes mouvements.

Pourquoi avais-tu suivi Léonard, malgré ton emploi du temps chargé et les interdits de tes parents ?
Tout à l’heure quand tu avais demandé à l’antiquaire qui était sur ce tableau, il t’avait répondu que c’était Lucrèce, une dame romaine. Le tableau aurait été peint au XVIIème siècle. Cette femme te ressemble comme deux gouttes d’eau. Comment est-ce possible ? Quand a-t-elle vécu ? Cette dame, Lucrèce, serait-elle ton ancêtre ? Que lui est-il arrivé ? Et pourquoi l’antiquaire que tu n’avais jamais vu auparavant, rien qu’en te voyant, avait-il pensé que tu étais une virtuose malgré ton jeune âge ? Aurait-elle été une grande musicienne ?

Toi en tous cas, tu n’es pas convaincue par tes capacités musicales, et ton professeur non plus, d’ailleurs. Ce qui t’intéresse, ce sont les stars de la télé-réalité, comme Nabilla, Kim Kardashian ou Ayem. D’ailleurs c’est ta priorité avant tes devoirs. Quand tu rentres chez toi, tu vas immédiatement t’installer devant ta tablette.
« Va faire tes devoirs ! » hurle toujours ta mère. Bien sûr, tu ne l’écoutes jamais, tu es bien trop captivée.

Et puis, ces musiques que tu dois apprendre sont lentes et trop calmes.
Tu décides de t’arrêter de jouer et de demander à ta prof :
« Ca vous plait, votre métier ?
- Que voulez-vous dire ?
- Est-ce que m’apprendre ces « Nocturnes de Chopin » vous fait plaisir ?
- Ce que je sais, c’est que si tu veux passer à un autre morceau, il va falloir jouer celui-ci sans faute. »
Ton caractère bien trempé à encore frappé. On te reproche souvent tes élans de liberté mal placés.
C’est la fin de la séance.

Énervée tu quittes la salle en claquant la porte, tu prends ton téléphone et tu écoutes les chanteurs du groupe NAOUACK en chantant la musique par cœur. Tu rentres chez toi et tu vas dans ta chambre sans adresser la parole à quiconque. Tu t’installes sur ton lit, prends possession de ton ipad et fais des recherches sur cette Lucrèce . Tu découvres alors qu’elle a vécu en 509 avant J-C et qu’elle s’est donné la mort.

Tu ne sais que faire et quoi penser. Puis sans trop savoir pourquoi, une intuition, un appel sourd, tu as l’idée d’aller fouiner dans le grenier. Tu es alors intriguée par une drap couvert de poussière. Tu le retires et découvres un magnifique piano datant du XVIIIème siècle. Dans un carton positionné sur celui-ci, il y a des lettres, des partitions et les photos d’un jeune homme et d’une jeune femme. La jeune femme, tout comme celle du tableau, te ressemble étrangement. En lisant les lettres tu comprends qu’il s’agit de ta grand-mère que tu n’as jamais connue. Le jeune homme, lui, dit être désolé, il regrette, veut arranger les choses et lui donne rendez-vous dans le parc Monceau devant la statue de Chopin, là où tout a commencé.

Passionnée par tes découvertes et inspirée par tous ces éléments, tu te mets à imaginer la vie de ces deux personnages. Tu prends alors une partition vierge qui traînait par là. Tu te mets à composer une musique en 4/4 et en clef de sol. La nuit passe et tu n’as pas fermé l’œil. Le lendemain tu es crevée mais tu es contente d’avoir travaillé. La musique que tu as composée te colonise le cerveau, et pourtant ce n’est ni du Chopin, ni du Mozart, ni du Stromae et encore moins du maître Gims.

Tu déjeunes, te changes et vas à l’école comme d’habitude. A la fin des cours devant le portail, une personne que tu ne connais pas t’attend.

Histoire 10
Collège Maria Casarès

La malédiction

Vos regards se croisent. L’homme sourit et se dirige vers toi. Teint blanc, quelques rides, cheveux gris, un long manteau noir et un vieux chapeau. Tu t’inquiètes un peu et attrape la main de Léonard qui te lance un regard moqueur.
« Comment ça va mon grand ?
- Bien et toi grand-père ?
- Ah…. Mais c’est ton grand-père ! », t’exclames-tu.
« -C’est bien toi la petite qui jouait le 22e Nocturne de Chopin l’autre jour ?
- Vous étiez là ?
- Bien sûr ! Je viens souvent chercher Léonard. J’aimerais te parler.
- Euh oui…. Bien sûr, réponds-tu, vaguement mal à l’aise. Tu serres la main de Léonard. Comme en réponse, le grand-père, Paul, ajoute : « seul à seul ».
Il pose sa main sur ton épaule ;vous vous éloignez.
« La partition que tu as jouée, je la connais très très bien. Je l’avais jouée avec la sœur de ta grand-mère.
- Ma grand-mère a une sœur ?
- Oui, une sœur jumelle. Elle s’appelait Armande. A cette époque, j’étais célibataire. Elle jouait dans un bar, était d’une beauté rayonnante : les cheveux bruns, vêtue d’un pantalon noir, d’une chemise rouge. Je m’étais approché d’elle. Nous avons commencé à nous voir de temps en temps. Puis je l’ai emmenée en voyage à Naples. Dès que nous avons posé le pied dans l’hôtel, elle a commencé à faire d’horribles cauchemars : au milieu de la nuit, elle se mettait à hurler, à me frapper. Je ne pouvais rien faire pour l’aider. Tu dois te demander pourquoi je te raconte un si vieux souvenir.
En fait, dit-il mal à l’aise, je voulais juste te dire de ne pas te rendre à Naples…
- Mais, de quoi parlez-vous ?
- S’il te plaît, ne va jamais à Naples.
- Pourquoi irais-je à Naples ? Laissez-moi ! »
Tu commences à paniquer. Il t’effraie…Tu t’enfuies vers le parc Monceau. Tu t’arrêtes près de la statue de Chopin, essoufflée. Soudain, tu sens une main se poser sur ton épaule, tu sursautes. C’est encore Paul. Il veut que tu t’assoies. Il doit te parler.
« Je ne la reconnaissais plus. On était dans la chambre d’hôtel. Quand elle s’est mise au bord de la fenêtre, j’ai couru vers elle.....en vain. »
Paul baisse la tête. Il a fait des recherches : ta famille est victime d’une malédiction. Chaque fille aînée se suicide l’année de ses 17 ans ; Et toujours à Naples. Tu le regardes ;tu es effrayée. Encore sous le choc,tu décides de lui montrer le tableau. Arrivés devant le magasin d’antiquités, Paul reconnaît Lucrèce. Il est frappé par la ressemblance de vos traits.
Paul doit rejoindre rapidement le musée des Beaux-Arts, son cours va commencer. Tu décides de l’accompagner. Tu as besoin d’entendre de nouveau le récit de la malédiction. Elle occupe toutes tes pensées : il doit bien y avoir un moyen d’éviter le suicide. Paul entre en cours. Tu dois retrouver tes parents à la brasserie. Depuis toute petite, tu admires l’entrée majestueuse. Les odeurs t’assaillent. Ce cadre te rassure. Tu vas en cuisine pour chercher tes parents. Tu leur parles de Paul. Immédiatement, ta mère se décompose. Elle semble affolée. Tu racontes la malédiction. Ton père ne comprend rien.

Histoire 10
Collège Laurent Mourguet

Intermezzo

- Enfin Armande, de quoi parles-tu ?
Ta mère retrouve son calme, prend ton visage entre ses mains.
- Écoute, son grand-père a dû perdre la tête !
Ton père te sourit, il se montre rassurant, il ne t’arrivera rien, tu le vois dans son regard. Tu comprends que tu n’obtiendras aucune information venant de leur part et tu décides de quitter les lieux sans dire un mot. Tes parents ne te prennent pas au sérieux ; tu es vexée. En quittant la cuisine, tu les entends parler, ce qui te retient. Tu t’arrêtes, tends l’oreille afin d’écouter la conversation. Parlent-ils de cette affreuse rencontre ? Non, ce sont des banalités.
Tu traverses la salle de restauration où sont installés quelques clients qui bavardent devant une choucroute.
Tu réunis quelques affaires, sors de la brasserie et enfiles ton manteau. Tu es encore troublée. Pour te changer les idées, tu décides de te rendre au Conservatoire avant de retrouver Léonard. Tu connais une entrée qui reste toujours ouverte et dont tu as, au cas où ce serait nécessaire, les clés. La musique représente pour toi une échappatoire. Tu allumes ton Ipod et laisses défiler ta playlist. Un air te fait monter les larmes aux yeux.
‘Cause you had a bad day
You’re taking one down
You sing a sad song Just to turn it around…
C’est vrai que tu as eu une mauvaise journée ! Une mauvaise note en maths, l’annonce de ta mort à cause d’un tableau. Tu repenses à la prophétie, à Paul et à ta mère qui t’a regardée sans prendre le temps de t’écouter. Le ciel s’assombrit. Un grondement d’orage annonce une averse imminente. Une chanson que tu écoutais quand tu étais petite commence.
Today today live like you wanna
Let yesterday burn and throw it in a fire, in a fire, in a fire
Fight like a warrior.
C’est ça, il faut que tu te battes, oublies cette rencontre glaçante. Tu marches vite, passes sans un regard devant le magasin de l’antiquaire, lorsque tombent les premières gouttes, tu accélères le pas jusqu’au Conservatoire.
Il pleut maintenant à verse. Une chanson te revient tout de suite en tête. Tu fermes les yeux pour mieux te souvenir des paroles.
I’m singin’ in the rain,
Just singin’ in the rain.
What a glorious feeling
I’m happy again.
Une fois arrivée, tu pousses la porte et tu sens la chaleur venir se coller à ton visage.
Tu retires ton manteau dégoulinant ; tu es trempée jusqu’aux os. Tu te diriges en direction d’un piano.
Tu réfléchis à un morceau que tu pourrais interpréter et un air italien te vient à l’esprit.
C’est une chanson que tu as entendue toute ton enfance chez ton ami Léonard.
Tu laisses tes doigts glisser sur les touches noires et blanches. Tu te mets à jouer cet air que tu as tant écouté et qui t’apaise. Une personne chante les paroles, il te semble qu’elle est tout à côté de toi. Tu frissonnes et tu fermes les yeux. Aussitôt t’apparaît un paysage. C’est celui d’un tableau que tu as étudié l’année dernière en cours d’Histoire. Une œuvre d’Alexander Bolotov, « Ville sous la pluie ». Tu sens tes doigts s’engourdir. La vie est belle.

Histoire 10
Collège Jean Moulin

5/ Enfin la vérité...

Tu sens tes doigts s’engourdirent. Peu à peu tu reprends tes esprits. Ne te laisse pas décourager…
Tu sors, pour couronner le tout il pleut. Faute d’avoir un parapluie tu mets la capuche de ta parka.
Tu appelles Léonard, en vain. Il finit par t’envoyer un message pour te dire qu’il ne peut pas sortir car ce soir il dîne avec ses grands-parents. Tu vas donc y aller toute seule, fatiguée de cette histoire, il faut vraiment que ça en finisse. Tu prends le bus et te diriges, trempée, chez l’antiquaire. C’est bientôt l’heure de fermeture. Tu te dépêches, après une courte négociation avec l’antiquaire, il te laisse rentrer, il faut dire qu’il te connaît si bien maintenant ! L’antiquaire te laisse seule, il doit finir d’emballer une toile dans la réserve. Tu fixes alors ce fameux tableau… Comment cette histoire va-t-elle se finir, tu te perds dans tes pensées… « Au fond, la vie est belle. Mais où vas donc me mener tout ça ? Et ta mère ? Que va-t-elle penser en rentrant dans ta chambre ? Elle est tellement mal rangée ! Elle qui croit que tu es si sérieuse à l’école… D’ailleurs toujours pas révisé ce fichu contrôle de maths. De toute façon, pour être pianiste pas besoin du théorème de Thalès. Et Léo…
Une glace vanille macadamia ! Oui c’est peut être la seule chose qui pourrait me faire du bien. Comme lorsque l’on sortait des cours tous les deux… J’espère qu’il sera mon ami pour toujours, peut-être même le parrain de mes enfants. D’ailleurs Victor, non trop sérieux pour un enfant, Marguerite, non trop florale. Un bouquet d’anémones c’est peut être ce que je devrais ramener à ma mère pour me faire pardonner de tout ce grabuge... »
Soudain quelque chose bouge dans le tableau. Tu te dis d’abord que tu es sans doute trop crevée, cette histoire t’occupe l’esprit nuit et jour, mais quand même au point d’en avoir des hallucinations ? Tout à coup le corps de la jeune fille semble s’assombrir, elle semble vouloir te parler. Tu n’entends pas ce qu’elle dit, tes mains sont moites, tu sens la sueur couler sur ton front mais que se passe t-il ? Un bruit sourd résonne dans ton crâne. Là c’est trop, Armande tu dois abandonner, rentrer chez toi et te reposer. Tu pourrais t’enfuir, partir en courant et reprendre ta petite vie normale de collégienne mais après tout ce que tu as fait… IMPOSSIBLE ! De toute façon il ne peut rien arriver car tu n’es pas toute seule, il y a l’antiquaire… Quand tout à coup une main se pose sur ton épaule, tu te retournes affolée, c’est en fait simplement l’antiquaire qui te demande de l’aide pour accrocher un tableau. Tu es prise de vertiges, tu sens une présence qui t’es à la fois étrangère et familière. Tu es de nouveau seule. Tu retournes devant le tableau qui à ta grande frayeur est vide. Cette fameuse femme qui te ressemble tant n’est plus là. Un souffle chaud te caresse l’oreille. D’un mouvement brusque tu te retournes. Elle est là, à coté de toi. Tu glisses contre le mur, tu te dis que c’en est trop, que la fièvre te monte à la tête. Tu dois partir, quitter cet endroit, cette histoire même. Tu as vécu 14 ans sans t’en préoccuper tu peux sans doute le faire encore pendant quelques années, peut être même toute ta vie. Mais elle te parle. L’envie d’enfin comprendre te fait rester. Elle te parle, très longuement. Elle t’explique qu’elle est ta jumelle, qu’à la naissance, ta mère ne supporterait pas d’avoir deux filles quasiment identiques. Elle voulait en finir avec la malédiction, en finir avec tous ces doubles, ces morts inutiles. Alors elle l’a enfermée dans ce tableau. Elle te raconte que c’est elle qui a missionné Paul, le grand-père de Léonard car elle ne pouvait plus vivre sans toi. Tu ne veux pas croire ces paroles. Armande, qu’est-ce-qu’il t’arrive ? Elle continue à te parler de sa voix envoûtante qui se cale parfaitement sur le tic tac de la vieille horloge vendue par l’antiquaire. Ta jumelle te dit qu’il faut que tu viennes avec elle, que tes parents sont des égoïstes, peut être même des sorciers. Tes jambes tremblent, tu n’en peux plus. Elle doit le sentir, car elle t’entoure de ses longs bras froids. Ta tête tourne, ce bruit dans ton crâne devient insoutenable. Elle te serre de plus en plus fort. Tu as l’impression que ses mains tiennent ta gorge, qu’elle t’étouffe. Rien ne va plus soudain plus aucune sensation.
Tu peines à ouvrir les yeux, aveuglée par la lumière si forte. Ta tête te fait souffrir, mais où es-tu ?...

Histoire 10
Violaine Schwartz

1/ La jumelle d’une autre époque

Dingue ! C’est qui ? C’est moi ?
Ton visage sort de l’ombre, il accroche la lumière. De trois-quart profil, tu es coupée au niveau de la poitrine par le bois de l’encadrement. Tes cheveux châtains sont noués en chignon bas, quelques mèches plus claires donnent du relief à ta coiffure. Tu es drapée dans une étole grise, irisée de blanc. Tu as un peu de rose aux joues, le même que sur tes lèvres rebondies, une pointe de bleu pour pâlir ta peau, quelques gouttes de sang sur la gorge, une éraflure au dessus de la clavicule.
Truc de ouf, j’y crois pas.
Le reste de la composition est cendré, marron, beige, tabac, couleurs d’automne. Tu tiens un grand couteau dans ta main gauche, si grand que la pointe de la lame s’enfonce dans l’or du cadre. Tu as une boucle d’oreille, un anneau serti d’une perle, comme un éclat sur ta nuque.
Léonard, j’ai la même à la maison. Exactement la même, je te dis ! C’était à ma grand-mère. Comment c’est possible ? Qu’est-ce qu’il y a écrit sur l’étiquette ?
Tableau caravagesque napolitain du XVII siècle.
C’est quoi caravagesque ?
J’en sais rien.
Ça doit être un truc en rapport avec les ravages. Un truc qui ravage quoi. Qui ravage grave de grave.

Tu t’assieds sur le bord du trottoir, les jambes en coton tout à coup. Tu te pinces le bras, tu sens parfaitement la pression de tes doigts sur ta peau, donc tu ne rêves pas. Tu es bien là, en chair et en os, face à toi, en peinture. Léonard pousse la porte de la boutique.
Je vais demander le prix, tu ne veux pas savoir combien tu coûtes ?
Très drôle
Fais pas cette tête. C’est pas un drame, quand même.

Tu te lèves pour le suivre, mais aussitôt tu te rassieds, puis tu te relèves, puis tu te rassieds, tu ne sais pas quoi faire de toi, tu as peur de te montrer au marchand d’art, qu’est-ce qu’il va dire quand il va découvrir ton visage ?
Venez-là, mademoiselle, que je vous accroche dans ma vitrine ! Venez-là que je vous encadre !
Quelle horreur !
Tu jettes un œil en douce dans le désordre de la boutique. La gazelle empaillée te regarde fixement, de ses pupilles étoilées. Léonard te fait des signes pour que tu le rejoignes à l’intérieur.
Tu prends ton courage à deux mains, tu pousses la porte d’entrée.
En effet, dit le brocanteur, vous avez raison jeune homme, c’est étonnant, c’est Lucrèce en personne.
Luquoi ?
Lucrèce. Enfin, ce n’est pas Lucrèce, bien-sûr. Va savoir comment était la vraie Lucrèce. Ce que vous voyez sur ce tableau, n’est ce pas, très original, très sobre, d’habitude, on la montre en train de se poignarder le cœur, ce que vous voyez donc, ce n’est pas la vraie Lucrèce, bien entendu, c’est un modèle déguisée en Lucrèce. Une jeune fille italienne du XVIIè siècle qui devait arrondir ses fins de mois en posant dans les ateliers de peinture. Vous posez, vous aussi, mademoiselle ?
Non, monsieur.
Vous devriez. C’est la meilleure méthode pour devenir immortel, et qui n’en rêve pas, n’est ce pas ?

Il te dévisage d’un œil de connaisseur derrière ses lunettes rondes, comme si tu étais une chose, ce n’est pas très agréable. Il est un peu bossu, mais très élégant, vêtu de noir, les mains couvertes de bagues.
Brusquement, il se dirige vers une lampe en forme de globe terrestre, posée sur un tapis persan.
Savez-vous que, selon une légende populaire, nous avons sept sosies de par le monde ?
D’un geste délicat, il fait lentement tourner le globe sur lui-même. Comme par magie, il s’illumine de l’intérieur, sous tes yeux ébahis.
Nous sommes actuellement sept milliards d’êtres humains sur la vaste terre, ce qui nous fait, si je ne m’abuse, un sosie par milliards d’habitants, voilà un calcul simple, mais si l’on rajoute à cette base la notion du temps, n’est ce pas, nous sommes au XXI ème siècle, donc 21 divisé par 7, ça nous fait un sosie tous les trois siècles. Donc, au travail, mademoiselle, il ne vous en reste plus que six à trouver, c’est formidable !
Il coûte combien, le tableau ? Se risque soudain à demander Léonard.
Une bagatelle. 6800 euros.

Il est hors de question que ce tableau t’échappe. Tu le veux. De toutes tes forces.
Papa, prête-moi un peu d’argent. Je t’en supplie. C’est très important.
Tu sauras le convaincre. Tu trouveras les mots nécessaires. Ne t’inquiète pas. Tu arrives toujours à le mettre dans ta poche.
Et soudain, tu te souviens de ton cours de piano, vite, vite, tu bégayes un revoir à l’antiquaire, tu fais une bise à Léonard.
Je me sauve, à demain.
Tu cours le long du parc Monceau, double croche, double croche, tu descends la rue du faubourg Saint-Honoré, triolet, noire pointée, voilà enfin le Conservatoire Camille Saint-Saens, tu montes l’escalier Ravel, tu pousses la porte de la salle Debussy.
C’est à cette heure-ci que vous arrivez ? Je vous écoute. J’espère que vous avez progressé depuis la dernière fois.
Tu massacres allègrement ton Nocturne de Chopin.

Histoire 10
Collège Alain

2/ Un talent retrouvé

Madame Convert a son regard noir des mauvais jours. Tout d’abord, ton retard à son cours, puis maintenant ta déplorable prestation au piano.
Ton cerveau semble vouloir ignorer la partition. Tes doigts refusent, avec un entêtement certain, de frapper de façon fluide et légère les touches en ivoire nacré du piano. Sans cesse, des frissons parcourent ta colonne vertébrale, ta tête semble vide.
« Ma pauvre petite ! Notre Monsieur Chopin doit se retourner dans sa tombe ».
Madame Convert vient de prononcer son jugement d’une voix glaciale, découpant tous les mots, comme si elle avait compris que tes sens n’étaient plus aptes à capter, à analyser, à commander tes mouvements.

Pourquoi avais-tu suivi Léonard, malgré ton emploi du temps chargé et les interdits de tes parents ?
Tout à l’heure quand tu avais demandé à l’antiquaire qui était sur ce tableau, il t’avait répondu que c’était Lucrèce, une dame romaine. Le tableau aurait été peint au XVIIème siècle. Cette femme te ressemble comme deux gouttes d’eau. Comment est-ce possible ? Quand a-t-elle vécu ? Cette dame, Lucrèce, serait-elle ton ancêtre ? Que lui est-il arrivé ? Et pourquoi l’antiquaire que tu n’avais jamais vu auparavant, rien qu’en te voyant, avait-il pensé que tu étais une virtuose malgré ton jeune âge ? Aurait-elle été une grande musicienne ?

Toi en tous cas, tu n’es pas convaincue par tes capacités musicales, et ton professeur non plus, d’ailleurs. Ce qui t’intéresse, ce sont les stars de la télé-réalité, comme Nabilla, Kim Kardashian ou Ayem. D’ailleurs c’est ta priorité avant tes devoirs. Quand tu rentres chez toi, tu vas immédiatement t’installer devant ta tablette.
« Va faire tes devoirs ! » hurle toujours ta mère. Bien sûr, tu ne l’écoutes jamais, tu es bien trop captivée.

Et puis, ces musiques que tu dois apprendre sont lentes et trop calmes.
Tu décides de t’arrêter de jouer et de demander à ta prof :
« Ca vous plait, votre métier ?
- Que voulez-vous dire ?
- Est-ce que m’apprendre ces « Nocturnes de Chopin » vous fait plaisir ?
- Ce que je sais, c’est que si tu veux passer à un autre morceau, il va falloir jouer celui-ci sans faute. »
Ton caractère bien trempé à encore frappé. On te reproche souvent tes élans de liberté mal placés.
C’est la fin de la séance.

Énervée tu quittes la salle en claquant la porte, tu prends ton téléphone et tu écoutes les chanteurs du groupe NAOUACK en chantant la musique par cœur. Tu rentres chez toi et tu vas dans ta chambre sans adresser la parole à quiconque. Tu t’installes sur ton lit, prends possession de ton ipad et fais des recherches sur cette Lucrèce . Tu découvres alors qu’elle a vécu en 509 avant J-C et qu’elle s’est donné la mort.

Tu ne sais que faire et quoi penser. Puis sans trop savoir pourquoi, une intuition, un appel sourd, tu as l’idée d’aller fouiner dans le grenier. Tu es alors intriguée par une drap couvert de poussière. Tu le retires et découvres un magnifique piano datant du XVIIIème siècle. Dans un carton positionné sur celui-ci, il y a des lettres, des partitions et les photos d’un jeune homme et d’une jeune femme. La jeune femme, tout comme celle du tableau, te ressemble étrangement. En lisant les lettres tu comprends qu’il s’agit de ta grand-mère que tu n’as jamais connue. Le jeune homme, lui, dit être désolé, il regrette, veut arranger les choses et lui donne rendez-vous dans le parc Monceau devant la statue de Chopin, là où tout a commencé.

Passionnée par tes découvertes et inspirée par tous ces éléments, tu te mets à imaginer la vie de ces deux personnages. Tu prends alors une partition vierge qui traînait par là. Tu te mets à composer une musique en 4/4 et en clef de sol. La nuit passe et tu n’as pas fermé l’œil. Le lendemain tu es crevée mais tu es contente d’avoir travaillé. La musique que tu as composée te colonise le cerveau, et pourtant ce n’est ni du Chopin, ni du Mozart, ni du Stromae et encore moins du maître Gims.

Tu déjeunes, te changes et vas à l’école comme d’habitude. A la fin des cours devant le portail, une personne que tu ne connais pas t’attend.

Histoire 10
Collège Maria Casarès

La malédiction

Vos regards se croisent. L’homme sourit et se dirige vers toi. Teint blanc, quelques rides, cheveux gris, un long manteau noir et un vieux chapeau. Tu t’inquiètes un peu et attrape la main de Léonard qui te lance un regard moqueur.
« Comment ça va mon grand ?
- Bien et toi grand-père ?
- Ah…. Mais c’est ton grand-père ! », t’exclames-tu.
« -C’est bien toi la petite qui jouait le 22e Nocturne de Chopin l’autre jour ?
- Vous étiez là ?
- Bien sûr ! Je viens souvent chercher Léonard. J’aimerais te parler.
- Euh oui…. Bien sûr, réponds-tu, vaguement mal à l’aise. Tu serres la main de Léonard. Comme en réponse, le grand-père, Paul, ajoute : « seul à seul ».
Il pose sa main sur ton épaule ;vous vous éloignez.
« La partition que tu as jouée, je la connais très très bien. Je l’avais jouée avec la sœur de ta grand-mère.
- Ma grand-mère a une sœur ?
- Oui, une sœur jumelle. Elle s’appelait Armande. A cette époque, j’étais célibataire. Elle jouait dans un bar, était d’une beauté rayonnante : les cheveux bruns, vêtue d’un pantalon noir, d’une chemise rouge. Je m’étais approché d’elle. Nous avons commencé à nous voir de temps en temps. Puis je l’ai emmenée en voyage à Naples. Dès que nous avons posé le pied dans l’hôtel, elle a commencé à faire d’horribles cauchemars : au milieu de la nuit, elle se mettait à hurler, à me frapper. Je ne pouvais rien faire pour l’aider. Tu dois te demander pourquoi je te raconte un si vieux souvenir.
En fait, dit-il mal à l’aise, je voulais juste te dire de ne pas te rendre à Naples…
- Mais, de quoi parlez-vous ?
- S’il te plaît, ne va jamais à Naples.
- Pourquoi irais-je à Naples ? Laissez-moi ! »
Tu commences à paniquer. Il t’effraie…Tu t’enfuies vers le parc Monceau. Tu t’arrêtes près de la statue de Chopin, essoufflée. Soudain, tu sens une main se poser sur ton épaule, tu sursautes. C’est encore Paul. Il veut que tu t’assoies. Il doit te parler.
« Je ne la reconnaissais plus. On était dans la chambre d’hôtel. Quand elle s’est mise au bord de la fenêtre, j’ai couru vers elle.....en vain. »
Paul baisse la tête. Il a fait des recherches : ta famille est victime d’une malédiction. Chaque fille aînée se suicide l’année de ses 17 ans ; Et toujours à Naples. Tu le regardes ;tu es effrayée. Encore sous le choc,tu décides de lui montrer le tableau. Arrivés devant le magasin d’antiquités, Paul reconnaît Lucrèce. Il est frappé par la ressemblance de vos traits.
Paul doit rejoindre rapidement le musée des Beaux-Arts, son cours va commencer. Tu décides de l’accompagner. Tu as besoin d’entendre de nouveau le récit de la malédiction. Elle occupe toutes tes pensées : il doit bien y avoir un moyen d’éviter le suicide. Paul entre en cours. Tu dois retrouver tes parents à la brasserie. Depuis toute petite, tu admires l’entrée majestueuse. Les odeurs t’assaillent. Ce cadre te rassure. Tu vas en cuisine pour chercher tes parents. Tu leur parles de Paul. Immédiatement, ta mère se décompose. Elle semble affolée. Tu racontes la malédiction. Ton père ne comprend rien.

Histoire 10
Collège Laurent Mourguet

Intermezzo

- Enfin Armande, de quoi parles-tu ?
Ta mère retrouve son calme, prend ton visage entre ses mains.
- Écoute, son grand-père a dû perdre la tête !
Ton père te sourit, il se montre rassurant, il ne t’arrivera rien, tu le vois dans son regard. Tu comprends que tu n’obtiendras aucune information venant de leur part et tu décides de quitter les lieux sans dire un mot. Tes parents ne te prennent pas au sérieux ; tu es vexée. En quittant la cuisine, tu les entends parler, ce qui te retient. Tu t’arrêtes, tends l’oreille afin d’écouter la conversation. Parlent-ils de cette affreuse rencontre ? Non, ce sont des banalités.
Tu traverses la salle de restauration où sont installés quelques clients qui bavardent devant une choucroute.
Tu réunis quelques affaires, sors de la brasserie et enfiles ton manteau. Tu es encore troublée. Pour te changer les idées, tu décides de te rendre au Conservatoire avant de retrouver Léonard. Tu connais une entrée qui reste toujours ouverte et dont tu as, au cas où ce serait nécessaire, les clés. La musique représente pour toi une échappatoire. Tu allumes ton Ipod et laisses défiler ta playlist. Un air te fait monter les larmes aux yeux.
‘Cause you had a bad day
You’re taking one down
You sing a sad song Just to turn it around…
C’est vrai que tu as eu une mauvaise journée ! Une mauvaise note en maths, l’annonce de ta mort à cause d’un tableau. Tu repenses à la prophétie, à Paul et à ta mère qui t’a regardée sans prendre le temps de t’écouter. Le ciel s’assombrit. Un grondement d’orage annonce une averse imminente. Une chanson que tu écoutais quand tu étais petite commence.
Today today live like you wanna
Let yesterday burn and throw it in a fire, in a fire, in a fire
Fight like a warrior.
C’est ça, il faut que tu te battes, oublies cette rencontre glaçante. Tu marches vite, passes sans un regard devant le magasin de l’antiquaire, lorsque tombent les premières gouttes, tu accélères le pas jusqu’au Conservatoire.
Il pleut maintenant à verse. Une chanson te revient tout de suite en tête. Tu fermes les yeux pour mieux te souvenir des paroles.
I’m singin’ in the rain,
Just singin’ in the rain.
What a glorious feeling
I’m happy again.
Une fois arrivée, tu pousses la porte et tu sens la chaleur venir se coller à ton visage.
Tu retires ton manteau dégoulinant ; tu es trempée jusqu’aux os. Tu te diriges en direction d’un piano.
Tu réfléchis à un morceau que tu pourrais interpréter et un air italien te vient à l’esprit.
C’est une chanson que tu as entendue toute ton enfance chez ton ami Léonard.
Tu laisses tes doigts glisser sur les touches noires et blanches. Tu te mets à jouer cet air que tu as tant écouté et qui t’apaise. Une personne chante les paroles, il te semble qu’elle est tout à côté de toi. Tu frissonnes et tu fermes les yeux. Aussitôt t’apparaît un paysage. C’est celui d’un tableau que tu as étudié l’année dernière en cours d’Histoire. Une œuvre d’Alexander Bolotov, « Ville sous la pluie ». Tu sens tes doigts s’engourdir. La vie est belle.

Histoire 10
Collège Jean Moulin

5/ Enfin la vérité...

Tu sens tes doigts s’engourdirent. Peu à peu tu reprends tes esprits. Ne te laisse pas décourager…
Tu sors, pour couronner le tout il pleut. Faute d’avoir un parapluie tu mets la capuche de ta parka.
Tu appelles Léonard, en vain. Il finit par t’envoyer un message pour te dire qu’il ne peut pas sortir car ce soir il dîne avec ses grands-parents. Tu vas donc y aller toute seule, fatiguée de cette histoire, il faut vraiment que ça en finisse. Tu prends le bus et te diriges, trempée, chez l’antiquaire. C’est bientôt l’heure de fermeture. Tu te dépêches, après une courte négociation avec l’antiquaire, il te laisse rentrer, il faut dire qu’il te connaît si bien maintenant ! L’antiquaire te laisse seule, il doit finir d’emballer une toile dans la réserve. Tu fixes alors ce fameux tableau… Comment cette histoire va-t-elle se finir, tu te perds dans tes pensées… « Au fond, la vie est belle. Mais où vas donc me mener tout ça ? Et ta mère ? Que va-t-elle penser en rentrant dans ta chambre ? Elle est tellement mal rangée ! Elle qui croit que tu es si sérieuse à l’école… D’ailleurs toujours pas révisé ce fichu contrôle de maths. De toute façon, pour être pianiste pas besoin du théorème de Thalès. Et Léo…
Une glace vanille macadamia ! Oui c’est peut être la seule chose qui pourrait me faire du bien. Comme lorsque l’on sortait des cours tous les deux… J’espère qu’il sera mon ami pour toujours, peut-être même le parrain de mes enfants. D’ailleurs Victor, non trop sérieux pour un enfant, Marguerite, non trop florale. Un bouquet d’anémones c’est peut être ce que je devrais ramener à ma mère pour me faire pardonner de tout ce grabuge... »
Soudain quelque chose bouge dans le tableau. Tu te dis d’abord que tu es sans doute trop crevée, cette histoire t’occupe l’esprit nuit et jour, mais quand même au point d’en avoir des hallucinations ? Tout à coup le corps de la jeune fille semble s’assombrir, elle semble vouloir te parler. Tu n’entends pas ce qu’elle dit, tes mains sont moites, tu sens la sueur couler sur ton front mais que se passe t-il ? Un bruit sourd résonne dans ton crâne. Là c’est trop, Armande tu dois abandonner, rentrer chez toi et te reposer. Tu pourrais t’enfuir, partir en courant et reprendre ta petite vie normale de collégienne mais après tout ce que tu as fait… IMPOSSIBLE ! De toute façon il ne peut rien arriver car tu n’es pas toute seule, il y a l’antiquaire… Quand tout à coup une main se pose sur ton épaule, tu te retournes affolée, c’est en fait simplement l’antiquaire qui te demande de l’aide pour accrocher un tableau. Tu es prise de vertiges, tu sens une présence qui t’es à la fois étrangère et familière. Tu es de nouveau seule. Tu retournes devant le tableau qui à ta grande frayeur est vide. Cette fameuse femme qui te ressemble tant n’est plus là. Un souffle chaud te caresse l’oreille. D’un mouvement brusque tu te retournes. Elle est là, à coté de toi. Tu glisses contre le mur, tu te dis que c’en est trop, que la fièvre te monte à la tête. Tu dois partir, quitter cet endroit, cette histoire même. Tu as vécu 14 ans sans t’en préoccuper tu peux sans doute le faire encore pendant quelques années, peut être même toute ta vie. Mais elle te parle. L’envie d’enfin comprendre te fait rester. Elle te parle, très longuement. Elle t’explique qu’elle est ta jumelle, qu’à la naissance, ta mère ne supporterait pas d’avoir deux filles quasiment identiques. Elle voulait en finir avec la malédiction, en finir avec tous ces doubles, ces morts inutiles. Alors elle l’a enfermée dans ce tableau. Elle te raconte que c’est elle qui a missionné Paul, le grand-père de Léonard car elle ne pouvait plus vivre sans toi. Tu ne veux pas croire ces paroles. Armande, qu’est-ce-qu’il t’arrive ? Elle continue à te parler de sa voix envoûtante qui se cale parfaitement sur le tic tac de la vieille horloge vendue par l’antiquaire. Ta jumelle te dit qu’il faut que tu viennes avec elle, que tes parents sont des égoïstes, peut être même des sorciers. Tes jambes tremblent, tu n’en peux plus. Elle doit le sentir, car elle t’entoure de ses longs bras froids. Ta tête tourne, ce bruit dans ton crâne devient insoutenable. Elle te serre de plus en plus fort. Tu as l’impression que ses mains tiennent ta gorge, qu’elle t’étouffe. Rien ne va plus soudain plus aucune sensation.
Tu peines à ouvrir les yeux, aveuglée par la lumière si forte. Ta tête te fait souffrir, mais où es-tu ?...