Histoire 3

Prologue

Résumé de la pièce Comment on freine ? Vingt lignes.
Critique de la mise en scène dans le style journalistique. Deux pages format A4.

Hugo souligne d’un beau trait rouge la phrase qu’il vient d’écrire mais en retirant la règle, le rouge, pas sec, bave un peu sur la page blanche.
Tant pis.
Le devoir est à rendre pour le lendemain matin, il est 22 heures et la note compte double.
Faut s’y mettre, faut s’y mettre.
Alors c’était quoi déjà, l’histoire ?
Il était au dernier rang entre Samantha et Nassim, ils ont joué pendant toute la représentation à Rider, sans se faire prendre, la prof est complètement bigleuse.
Alors donc, voilà.
Voilà, voilà, voilà.
H&M, c’est pas possible, au boulot !
C’est son surnom à l’école. Les initiales de son nom.
Hugo Martinet.
Et c’est aussi parce qu’il est plutôt du genre très stylé.
Baskets de marque, tee-shirts aussi.
Il aime les habits et sa mère ne lui refuse rien, même si, parfois, elle a des accès de sévérité, pour faire comme si.
Depuis que Papa est parti, l’appartement est sens dessus dessous et le frigo, assez vide.
Il contemple les lignes bleues de sa copie comme des vagues qui l’emportent au loin, vagues d’écume, déferlantes de sommeil, nager, dormir, c’est quand les vacances ? Et où c’est qu’on va, cette année ? Et est-ce que Papa va revenir ? Et...
Tu te disperses, H&M. Défaut de concentration. Elle a raison, la prof.
Donc, au début, sur la scène, y avait que des cartons de déménagement et pas de vrai décor, c’était pas comme je croyais, le théâtre, et en plus, il se passait rien, y avait que des gens qui parlaient
Mais de quoi déjà ?
Hélyette, la première de la classe, avec qui il a la cote, lui a un peu expliqué l’histoire mais il n’a pas tout retenu car elle a vraiment de trop beaux yeux pour pouvoir l’écouter, sans se déconcentrer.
Dans les cartons, y avait que des habits, et tout à coup, il y a une indienne qui est sortie d’un carton et qui s’est mise à danser, dans une robe rouge de là-bas, mais en fait, elle était pas indienne, elle était plutôt ouvrière, ou plutôt morte, non, plutôt revenante, comme un fantôme, je sais pas mais très jolie.
Bon, c’est pas bon. Je recommence.
Hugo prend une nouvelle copie et réécrit l’intitulé de l’exercice, qu’il souligne, sans baver cette fois.
Ok, maintenant, c’est la bonne. Et ensuite, sous la couette.
Donc, c’est l’histoire d’un couple qui arrive dans un nouvel appartement, et la femme, elle sort de l’hôpital parce qu’elle a eu un accident de voiture le même jour qu’une usine qui s’est effondrée en Inde
Mais non, c’est pas en Inde, c’est où déjà ?
Se souvenant tout à coup qu’il s’agit d’une histoire tirée de la réalité, Hugo enlève son sweat-shirt tout neuf trop cool qu’il adore, regarde l’étiquette intérieure écrite en toutes les langues, ah voilà le français : 100% coton, chlore interdit, made in China.
Mais c’était pas China dans la pièce, c’était quoi déjà ?
Il regarde l’heure, il regarde son lit. Si sa mère était là, elle lui dirait d’aller se coucher et plus vite que ça.
Il finira demain, il mettra son réveil une heure plus tôt, et puis voilà, c’est pas un drame quand même.
Il va pour fermer les volets de sa chambre quand tout à coup, dans l’immeuble d’en face, la fenêtre de Madame Tortue s’illumine d’une lumière violette, presque irréelle. Une femme en sari rouge le regarde sans rien dire. Au même moment, sa lampe de bureau s’éteint brutalement.

Histoire 3
Violaine Schwartz

Punition bénie

0/20 pour copie non rendue et convocation chez le CPE pour imitation de signature.
Il avait pourtant mis son portable une heure plus tôt pour finaliser son devoir mais il n’a pas sonné, c’est pas de sa faute quand même s’il a un problème de batterie.
Et ensuite, voyant que sa mère n’était toujours pas rentrée (ou déjà repartie ?), errant seul dans l’appartement jonché de cartons, il s’était dit que le mieux finalement, pour justifier ce retard matinal, était d’être malade.
Une bonne gastro, ça arrive aux meilleurs.
Il avait rempli le carnet de liaison bien proprement, signé en bas à l’emplacement requis, remis le carnet au premier pion venu en arrivant tranquillement l’après-midi au collège, mais évidemment, s’il se mettent à téléphoner directement aux parents, on ne peut pas faire de miracle non plus.`
Coup de fil au père.
Coup de fil à la mère.
Et ensuite, ça n’avait pas raté : scène de ménage au téléphone. Hurlements dans le combiné.
C’est comme ça que tu élèves ton fils, je te félicite.
Mais de quoi je me mêle ? Dégage ! Connard.
Et maintenant, sa mère est furieuse contre lui.
Sa mère n’a vraiment pas besoin de ça.
Sa mère est obligée de le punir, comme un bébé.
Samedi, dimanche, sans sortir, voilà, tu es content ?
Oui, il est très content.
Punition bénie.
Hier, samedi, elle est apparue deux fois à la fenêtre, dessinée dans le chambranle comme dans un cadre.
Une fois, en sari rouge.
Une fois, en sari jaune.
Ils se sont regardés longuement, immobiles.
Et puis elle a tiré le rideau, d’un seul coup.
Il ne l’avait jamais vue, auparavant. Il en est certain.
Il en déduit qu’elle vient d’arriver chez la mère Tortue.
Il connaît bien l’appartement d’en face, comme une télé à quelques mètres de son bureau.
Il a vue sur le canapé à fleurs, la table basse recouverte de bibelots très moches.
Tous les jours, à 18 heures, l’heure à laquelle il est censé faire ses devoirs, la vieille dame, dont il ne connaît pas le nom mais qu’il a baptisé Bardot (à cause de son amour pour les animaux) ou Mamie Tortue, ou M’selle SPA, c’est selon les jours et les humeurs, s’installe entre ses coussins brodés et regarde sans doute un jeu télévisé hors cadre. Elle a plusieurs chats, trois ou quatre, et peut-être une tortue, enfin un truc très lent qui se traîne au sol, non identifié. Un hamster obèse et cul de jatte ? Un vieux lapin unijambiste ? Un bébé crocodile ? De tout ce qu’il a imaginé, il penche plutôt pour l’idée de la tortue, plus sympathique quand même.
Il la voit parfois dans la rue en bas de chez lui, avec son manteau tout rapiécé et son cabas antique mais il n’a jamais osé l’aborder, pour lui dire quoi, en fait ? Vous aimez les animaux ?
D’ailleurs, il préfère s’évader dans des constructions imaginaires, à partir d’indices glanés à travers le carreau, bien loin de son quotidien, les cartons de déménagement, les yeux cernés de sa mère, c’est comme un puzzle d’une autre vie à inventer.
Mais cette fois-ci, ça le dépasse, vraiment.
Que fait ce top model dans ce salon vieillot ?
Cette princesse des Mille et une nuits chez Mamie Bardot ?
Une aide à domicile ? Une femme de ménage ?
Certes, on dit que l’habit ne fait pas le moine, mais quand même, ça ne tient pas debout comme hypothèse.
Ou alors, c’est une étudiante étrangère, à qui La Tortue a loué une chambre pour arrondir ses fins de mois ?
Ou une fille au pair mais pour vieux ?
Ou quoi d’autre ?
Un rêve éveillé ?
Elle ressemble étrangement à l’ouvrière de Comment on freine ?
Et si c’était une rescapée de l’accident, hébergée par la vieille dame, qui a grand cœur, il en est certain.
Il a dégoté une paire de jumelle dans un carton étiqueté Gilles (c’est le nom de son père), qui pourrait lui permettre de la voir de plus près mais malheureusement, elle refuse de se montrer depuis ce matin.
Pris de découragement soudain, il se lance dans des recherches sur le net, sur cette fameuse usine qui s’est effondrée, mais où déjà ?
Ah oui, au Bangladesh, il a le corrigé du devoir sous les yeux.
1133 morts. 2000 blessés. L’immeuble s’est écroulé sur les ouvrières au travail.
Les photos sur son écran s’impriment au fond de ses yeux.
Une main se dresse, toute seule, au milieu des ruines, comme dans un film d’horreur.
Dans les décombres, on a retrouvé des étiquettes de marques occidentales, Primark, Benetton, Auchan, Carrefour, Mango, Camaieu.
H&M est soupçonné également même si l’enseigne prétend ne pas connaître cette usine.
H&M regarde son nouveau sweat-shirt, puis il regarde son placard grand ouvert sur un amas d’habits.
Au fond de sa tête, il entend le bruit des machines à coudre, comme un cliquetis de reproches.
Puis tout à coup, une drôle de chanson.

Histoire 3
Collège Laurent Mourguet

Chapitre 2 - Apparitions obsédantes

Publier ici le texte de votre chapitre... Intrigué par cette chanson, il se rapproche de sa fenêtre pour essayer de mieux entendre la mélodie mais plus rien ne vient à son oreille. The dreamer se remet à sa rédaction, mais impossible de continuer : de nouveau, il entend un chant. Mais d’où vient-il ? Il n’a pas envie de l’écouter, il lui rappelle le collège. Quel est cet air, déjà ? Ça l’exaspère. Il va lui trotter dans la tête pendant toute la journée. Il n’a pas envie d’être déconcentré, ce n’est pas le moment. Il veut vite finir cette punition pour passer à autre chose. Il a séché et falsifié son carnet, il doit faire des recherches et rédiger le devoir sur la pièce de théâtre qu’il n’a pas rendu. Il faut qu’il trouve d’où vient cette chanson entêtante. Provient-elle de chez Mamie Tortue ? Il regarde et il distingue une silhouette vêtue de rouge dans le salon de la Bardot, croit voir une jeune femme chanter et danser, admire sa beauté. Puis la danseuse le regarde fixement avec ses grands yeux noirs. Quelques secondes passent et elle disparaît. « Quel drôle de rêve ! » se dit H&M. Il pense à la vidéo d’un extrait de la représentation théâtrale ; la silhouette porte un sari rouge. Il se lève, prend des jumelles pour peut-être découvrir qui elle est. Est-elle une des comédiennes de la pièce qu’il n’avait pas suivie et que la vieille voisine a bien voulu héberger ? Est-elle une survivante du drame du Rana plaza ? Un fantôme ? Fatigué, il se dit que ça doit être son imagination débordante qui lui a encore joué des tours : « Bon ! Allez ! Concentre-toi un petit peu, ça serait dommage d’être encore privé de sortie jusqu’à son anniversaire avec un zéro comme cadeau ! » Un cliquetis commence à lui taper sur les nerfs. D’où vient ce bruit ? Il lui semble qu’il l’a déjà entendu. Il ouvre la porte de son placard pour voir si les clic-clic viennent de là, tourne la tête, et découvre partout autour de lui, les ruines d’une usine complètement démembrée exposées au soleil tel un champ de bataille. Mais où est-il ? Au Bangladesh où son père fait réaliser les vêtements de ses collections ? À côté de l’ossature de l’usine se trouve une silhouette féminine de dos, en sari. Il se rapproche d’elle, l’interpelle, elle se retourne et il se réveille en sursaut assis sur sa chaise de bureau. Il va se coucher. Après tout, il trouvera bien du temps pour finir sa rédaction pendant son week-end bloqué à la maison.
Hugo se réveille et voit sa mère en train d’ouvrir ses rideaux :« Allez ! Debout !On est samedi ! N’oublie pas que tu m’avais promis de tenir compagnie à Mamie Tortue et de finir ta rédaction. » Depuis qu’elle a eu son accident de voiture, Hugo ne se plaint plus de rien lorsque sa mère lui demande quelque chose. Il déteste pourtant l’appartement de la Bardot., il fait sombre et ses meubles sont très vieux. Il n’aime pas les animaux et elle en a de toutes les espèces. Il prend son téléphone , son sac à dos, sort de sa chambre, prend les clefs qui sont accrochées au mur et file à regret chez la vieille dame.
Elle lui ouvre avec son chat dans les bras. Il passe sa journée chez Mamie Tortue à enchaîner les jeux télévisés ringards et les parties de Scrabble. Il a même trouvé le temps de finir sa rédaction. Il lui semble entendre une mélopée dans l’appartement. The dreamer ne sait s’il a bien entendu, il essaie de réfléchir. Intrigué, il parle de la mystérieuse chanson qu’il a entendue, Mamie Tortue lui répond qu’elle est trop vieille pour bien entendre et que les chants, c’est fréquent dans le quartier. Comme il pense avoir vu une femme en sari chez elle, il l’interroge :
- Une femme en sari ? Il n’y a personne dans ma chambre, mon petit ! "
Il n’est pas convaincu et décide de mener l’enquête.
Une fois dehors, il essaie de chercher d’où vient la mélodie sans y parvenir, elle semble lointaine. Hugo sort son téléphone pour regarder l’heure, accélère le pas pour rentrer chez lui mais il ne reconnaît plus rien. Une bourrasque de vent s’engouffre dans la rue et l’oblige à fermer les yeux. Un panneau indique le nom de la voie : « Dacca » et Hugo distingue une ruelle très étroite et lugubre, qu’il n’avait jamais aperçue auparavant. En même temps, il était tout le temps dans ses pensées ! Curieux, il s’y engage et remarque un magasin qui paraît ne pas avoir eu de clients depuis des années. Ce petit commerce est rempli de blue jeans empilés sur des étagères massives et poussiéreuses, la seule source de lumière vient de la petite fenêtre qui éclaire le sous-sol, le seul bruit qu’il entend ne lui est pas inconnu : c’est un bruit rapide et répétitif, le même que celui de la nuit dernière. Pris par un courage inouï, il se décide à entrer.

Histoire 3
Violaine Schwartz

De la campagne à l’atelier, chant des ouvrières clandestines.

Jeune homme, écoute-moi, n’ai pas peur
je voudrais te raconter
pourquoi je dois travailler, malheur
dans ce taudis surchauffé.
Dans mon village, j’étais la plus belle,
Un jour, un homme est venu.
Il m’a parlé de la Tour Eiffel.
Il m’a dit : tu s’ras connue !

À moi, la belle vie, je l’ai cru !
À moi, la gloire, il m’a bien eue !
Je l’ai suivi, toute étourdie,
dans sa mercedes de bandit.
Le matin, on est arrivés
dans une maison bien gardée.
Il y avait partout des filles comme moi,
promises à être filles de joie.

On nous a confisqué nos papiers
On nous a bien maquillées
Puis on nous a conduit à Paris
sur les boulevards tout gris
On devait bosser pour rembourser
tout ce qu’ils avaient payé
pour nous offrir la célébrité
sur les trottoirs malfamés.

Au lieu d’arpenter le pavé,
Au lieu de vendre ma beauté,
moi, j’ai couru, tant que j’ai pu,
au bout des rues, j’en pouvais plus.
J’ai réussi à m’échapper
mais j’avais plus rien à manger
comment gagner ma vie, ici
pas déclarée, dans ce pays ?

On m’a parlé de cet atelier
qui embauchent des sans papiers.
J’avais pas l’choix, j’m suis présentée
pour ce boulot sous-payé.
C’est nous les ouvrières clandestines,
écoute le bruit des machines !
On ne voit rien d’ la ville des Lumières,
on ne voit que la misère.

Mais si les gens parlaient de nous,
si on mettait enfin au trou
tous ces bandits, tous ces pirates,
tous ces voyous qui nous exploitent.
Tu leur diras notre détresse,
notre fatigue, notre tristesse.
Tu chanteras cette chanson,
à ton balcon, au Panthéon.

On t’a choisi comme avocat,
chante pour nous, on compte sur toi !
Chante pour nous, sors-nous de là !
Chante pour nous, à pleine voix !
Chante pour nous, nous les parias !

Histoire 3
Collège Victor Grignard

Hugo, lanceur d’alerte

Hugo est sur le point de poster la vidéo quand soudain, il lui revient à l’esprit qu’il aurait pu se faire attraper par les patrons de l’atelier clandestin.
Il était rentré discrètement grâce à l’aide d’une des ouvrières qui lui avait ouvert la porte, tandis que les autres étaient en train de distraire les contremaîtres. Il s’était faufilé entre les personnes pour rapidement se cacher derrière un mur tout en filmant avec son portable et la perche que son père lui avait offerte avant de partir, en souvenir de lui. La crainte de se faire prendre était oppressante, il essayait de se décaler derrière les portants d’habits, mais il ne parvenait pas à tenir correctement la perche de son téléphone tant il était angoissé à l’idée de ne pas repartir avec des preuves. Mais il gardait espoir, il l’aurait cette vidéo ! Il avait continué à filmer quelques minutes, avant de repartir, toujours grâce à l’aide des ouvrières. Une fois à l’extérieur, il avait filmé la façade de cet entrepôt pour ne rien perdre de ce qui s’y passait. Il était reparti en tenant son téléphone comme un trésor.
Oui, il est prêt. Hugo met la vidéo à 18h30 sur Internet, sur des réseaux sociaux : Twitter, Facebook, Snapchat, Instagram. 3 heures plus tard, des commentaires apparaissent :
« Anonyme : Tu peut nous donner plus d’informations, sur la vidéo mais moi je crois ce que tu as filmé. »
« Marie94 : Je ne crois pas a ce que tu a poster c’est du fake mais je suis interéser de regarder l’endroi ou il y a l’atelier clandestin. »
« Christophe92 : Pk n’as tu pas montré la vidéo a la police ? »
« Younes213 : Wallah, ta raison mais moi je dis que tu doit faire un rdv pour montrer l’atelier clandestin. »
« Sofiane69 : C’est pas assez prési, il n’y a pas de lieu ni adresse. »
« Hugo93 répond à Sofiane69 : Le lieu ce situe Rue Petit, Passage Dubois dans le 10e Arrondissement »
« GabrieldeCannes : C’est du fake !!!!!!! »
Arrivé au collège, Hugo était assez anxieux d’annoncer à ses camarades l’idée que les commentaires lui ont inspirée. C’est vrai : on pourrait dire qu’il recherche plus d’attention qu’il n’en a déjà, que c’est un enfant gâté. Plus les cours passent, plus l’angoisse monte. Comment va-t-il leur dire ? Monter sur la table et crier sa fameuse proposition ? Non, c’est une mauvaise idée, il faut trouver le moment opportun. Le faire en sport ? Non, il ne serait pas présentable. En anglais ? Avec tout le brouhaha qui règne, on ne lui accordera aucune attention. Le dernier cours de la journée ! Ça sera le moment parfait pour le dire. Et dans le pire des cas, il courrait et rentrerait chez lui à toute vitesse, s’enfermerait à jamais dans sa chambre, tant la honte serait immense et on l’oublierait. La sonnerie retentit et le tire de ses pensées. La prof termine le cours de musique comme si de rien n’était. Ça y est, c’est à lui de jouer, l’avenir de toutes ces pauvres femmes est entre ses mains. Il n’a plus qu’à l’annoncer, ce n’est pas si compliqué finalement, il faut juste le dire et voir la réaction de la classe. Ils ont un cerveau. Ils pourront très bien comprendre et agir, nan ? Ce n’est pas comme si c’était des inconscients ou des sauvages manquant d’ouverture d’esprit. Soudain, il se lève et dit tout, d’une traite. Un silence pesant s’installe. Il reste planté debout, attendant une réaction comme un signal. Seule la sonnerie lui répond.
Mais dès qu’il sort, ses camarades l’interpellent :
- T’es sérieux ?
- Ça craint ce que tu montres dans ta vidéo !
- Tu penses qu’on doit aller manifester devant cet atelier clandestin ?
- Personne n’aura d’ennuis ? Il prend une grande inspiration.
- Il faut se faire entendre si on veut les sauver.
La date et le lieu de la manifestation se répandent dans le collège comme une traînée de poudre ! Hugo est soulagée. Mais en rentrant chez lui, il réfléchit aux commentaires sous la vidéo et à ce que ses amis lui ont dit sur sa qualité.
C’est pas faux : la vidéo était floue et mal cadrée, le son était inaudible. Il veut retourner à l’atelier pour en faire une meilleure, pour prouver que ce qu’il a lancé n’est pas une rumeur. Mais quand il était allé là-bas pour la première fois, il avait eu la boule au ventre, des sueurs froides, il tremblait parce qu’il avait peur d’être pris. La deuxième fois, il sera déterminé, il prouvera à tous que les ouvrières sont exploitées. « Cette fois, c’est la bonne, j’y vais comme un bonhomme », se dit-il. H&M prévoit de s’y rendre à 23h00 pour profiter de la nuit afin de se fondre dans le décor avec sa tenue noire. À 22h40, il commence à préparer ses affaires, il enfile des chaussures adéquates. Arrive 22h59, il compte les secondes. 23h00 pile, il se précipite dans l’ascenseur, il vérifie ses affaires : perche à selfie, portable… ? Aïe ! Il se rend compte qu’il l’a oublié !!! Pas le temps de prendre l’ascenseur, il enjambe les marches quatre à quatre, s’énerve en cherchant ses clés dans son gros trousseau. 23h15, enfin toutes ses affaires sont prêtes.
C’est bien là. Même de nuit, il a facilement retrouvé le chemin. Tout est bien calme cependant. Il se risque à l’intérieur et découvre… que l’atelier est vide ! Rien ! Plus de tables, plus de machines, plus de tissu, plus d’ouvrières, tout est désert et poussiéreux, comme si l’endroit n’avait jamais été occupé ! Hugo est dans tous ses états, entre l’affolement, l’angoisse, et la crainte, son coeur rate un battement. Abandonnant toute discrétion, il balaie les lieux du faisceau de son portable et cherche désespérément une trace des ouvrières. Est-ce que c’est ma faute si elles ont disparues ? Je n’aurais peut-être pas dû faire cette vidéo, je les ai mises en danger. Quel idiot !
Au bout de trente minutes, dans un coin sombre de cet immense entrepôt, où personne n’aurait pensé jeter un coup d’oeil, Hugo tombe par hasard sur un bout de tissu rouge avec une inscription. Une lueur d’espoir éclaire sur son visage pâle. Il déchiffre :
"crire mo por dir adrez parking indigo rue corbillon"
Dès qu’il découvre le message, il bondit de joie. Il va tout faire rentrer dans l’ordre, et la manifestation pourra avoir lieu, mais une seule question lui reste dans l’esprit : comment diffuser l’information sans éviter un nouveau fiasco ? Ne faudrait-il pas demander à un adulte ?
Son père ? Non il ne l’a pas vu depuis longtemps. Et ça serait étrange après une telle absence de lui dire tout ça.
Sa mère ? Non plus, elle ne le prendrait pas au sérieux. Elle lui dirait qu’il n’a pas le droit, qu’il faut laisser faire la police. Mais maintenant Hugo en a conscience, c’est de la responsabilité de chacun d’agir ! Il ne faut pas fermer les yeux. Trop de questions, mais pas assez de réponses. Tant pis, tandis qu’il rentre, il prend une décision : il publiera l’information sur les réseaux sociaux le plus tard possible et entre temps, il fera fonctionner le bouche à oreilles du collège.
Le lendemain, ils sont quarante devant le nouvel atelier. Hugo est très surpris de constater la présence de certains adultes au milieu des collégiens quand une voix le fait sursauter :
-  Bien joué Hugo !
C’est sa prof de musique ! Il lui demande ce qu’elle fait là.
-  Tu sais, nous les profs, on vous écoute aussi. Et… on discute. Je trouve que ton travaille de lanceur d’alerte est brouillon mais ta cause est juste. D’ailleurs, tiens.
Hugo écarquille les yeux.
-  M’dame, vous avez écrit une chanson sur ça ?
-  On est là pour se faire entendre, non ?

Histoire 3
Collège Aimé Césaire

Chapitre 5 - Je m’envole

Mes chers patrons je pars
Je travaille plus, je pars
Vous n’aurez plus de soie
Ce soir

Je m’enfuie pas je pars
Comprenez bien je pars
Sans salaire sans espoir
je pars, je pars

Elles tricotaient hier
Exploitées en galère
Comme s’ils leurs mentaient
En fait elles le savaient
Enduraient

J’ai pensé qu’j’étais rien
enfin d’compte je suis rien
elles ont fait comme de rien
et nos patron démunis
on pleuré

Ne pas se retourner
s’ rebellez un peu plus
il y a en prison une autre cave
c’est tell ’ment pathétique

Mes chers patrons, je pars
Le travail , un cauchemar.
Vous n’aurez plus d’argent
Secret
Je ne pleure pas, je pars.
Vous ne comprenez rien.
Sans textile,sans machine
je pars, je pars.

Jme demande dans ma cellule
Si mes patrons se doutent
Que leurs mains ont volés
Mes promesses et l’envie d’avancer

Seulement croire en moi
Tout ce qu’ils m’ont volé
Pourquoi,où et comment
Dans ce rêve qui prend vie
un peu plus

C’est bizarre cette cage
Qui m’empêche de crier
Je n’peux plus m’exprimer
Çà m’empêche d’exister

Mes chers patrons je pars
Je vous hais et je pars
Vous n’aurez plus d’argent
Ce soir
Je m’enfuis pas je vole
Comprenez bien je vole
avec ma dignité
je vole, je vole

Histoire 3
Violaine Schwartz

Punition bénie

0/20 pour copie non rendue et convocation chez le CPE pour imitation de signature.
Il avait pourtant mis son portable une heure plus tôt pour finaliser son devoir mais il n’a pas sonné, c’est pas de sa faute quand même s’il a un problème de batterie.
Et ensuite, voyant que sa mère n’était toujours pas rentrée (ou déjà repartie ?), errant seul dans l’appartement jonché de cartons, il s’était dit que le mieux finalement, pour justifier ce retard matinal, était d’être malade.
Une bonne gastro, ça arrive aux meilleurs.
Il avait rempli le carnet de liaison bien proprement, signé en bas à l’emplacement requis, remis le carnet au premier pion venu en arrivant tranquillement l’après-midi au collège, mais évidemment, s’il se mettent à téléphoner directement aux parents, on ne peut pas faire de miracle non plus.`
Coup de fil au père.
Coup de fil à la mère.
Et ensuite, ça n’avait pas raté : scène de ménage au téléphone. Hurlements dans le combiné.
C’est comme ça que tu élèves ton fils, je te félicite.
Mais de quoi je me mêle ? Dégage ! Connard.
Et maintenant, sa mère est furieuse contre lui.
Sa mère n’a vraiment pas besoin de ça.
Sa mère est obligée de le punir, comme un bébé.
Samedi, dimanche, sans sortir, voilà, tu es content ?
Oui, il est très content.
Punition bénie.
Hier, samedi, elle est apparue deux fois à la fenêtre, dessinée dans le chambranle comme dans un cadre.
Une fois, en sari rouge.
Une fois, en sari jaune.
Ils se sont regardés longuement, immobiles.
Et puis elle a tiré le rideau, d’un seul coup.
Il ne l’avait jamais vue, auparavant. Il en est certain.
Il en déduit qu’elle vient d’arriver chez la mère Tortue.
Il connaît bien l’appartement d’en face, comme une télé à quelques mètres de son bureau.
Il a vue sur le canapé à fleurs, la table basse recouverte de bibelots très moches.
Tous les jours, à 18 heures, l’heure à laquelle il est censé faire ses devoirs, la vieille dame, dont il ne connaît pas le nom mais qu’il a baptisé Bardot (à cause de son amour pour les animaux) ou Mamie Tortue, ou M’selle SPA, c’est selon les jours et les humeurs, s’installe entre ses coussins brodés et regarde sans doute un jeu télévisé hors cadre. Elle a plusieurs chats, trois ou quatre, et peut-être une tortue, enfin un truc très lent qui se traîne au sol, non identifié. Un hamster obèse et cul de jatte ? Un vieux lapin unijambiste ? Un bébé crocodile ? De tout ce qu’il a imaginé, il penche plutôt pour l’idée de la tortue, plus sympathique quand même.
Il la voit parfois dans la rue en bas de chez lui, avec son manteau tout rapiécé et son cabas antique mais il n’a jamais osé l’aborder, pour lui dire quoi, en fait ? Vous aimez les animaux ?
D’ailleurs, il préfère s’évader dans des constructions imaginaires, à partir d’indices glanés à travers le carreau, bien loin de son quotidien, les cartons de déménagement, les yeux cernés de sa mère, c’est comme un puzzle d’une autre vie à inventer.
Mais cette fois-ci, ça le dépasse, vraiment.
Que fait ce top model dans ce salon vieillot ?
Cette princesse des Mille et une nuits chez Mamie Bardot ?
Une aide à domicile ? Une femme de ménage ?
Certes, on dit que l’habit ne fait pas le moine, mais quand même, ça ne tient pas debout comme hypothèse.
Ou alors, c’est une étudiante étrangère, à qui La Tortue a loué une chambre pour arrondir ses fins de mois ?
Ou une fille au pair mais pour vieux ?
Ou quoi d’autre ?
Un rêve éveillé ?
Elle ressemble étrangement à l’ouvrière de Comment on freine ?
Et si c’était une rescapée de l’accident, hébergée par la vieille dame, qui a grand cœur, il en est certain.
Il a dégoté une paire de jumelle dans un carton étiqueté Gilles (c’est le nom de son père), qui pourrait lui permettre de la voir de plus près mais malheureusement, elle refuse de se montrer depuis ce matin.
Pris de découragement soudain, il se lance dans des recherches sur le net, sur cette fameuse usine qui s’est effondrée, mais où déjà ?
Ah oui, au Bangladesh, il a le corrigé du devoir sous les yeux.
1133 morts. 2000 blessés. L’immeuble s’est écroulé sur les ouvrières au travail.
Les photos sur son écran s’impriment au fond de ses yeux.
Une main se dresse, toute seule, au milieu des ruines, comme dans un film d’horreur.
Dans les décombres, on a retrouvé des étiquettes de marques occidentales, Primark, Benetton, Auchan, Carrefour, Mango, Camaieu.
H&M est soupçonné également même si l’enseigne prétend ne pas connaître cette usine.
H&M regarde son nouveau sweat-shirt, puis il regarde son placard grand ouvert sur un amas d’habits.
Au fond de sa tête, il entend le bruit des machines à coudre, comme un cliquetis de reproches.
Puis tout à coup, une drôle de chanson.

Histoire 3
Collège Laurent Mourguet

Chapitre 2 - Apparitions obsédantes

Publier ici le texte de votre chapitre... Intrigué par cette chanson, il se rapproche de sa fenêtre pour essayer de mieux entendre la mélodie mais plus rien ne vient à son oreille. The dreamer se remet à sa rédaction, mais impossible de continuer : de nouveau, il entend un chant. Mais d’où vient-il ? Il n’a pas envie de l’écouter, il lui rappelle le collège. Quel est cet air, déjà ? Ça l’exaspère. Il va lui trotter dans la tête pendant toute la journée. Il n’a pas envie d’être déconcentré, ce n’est pas le moment. Il veut vite finir cette punition pour passer à autre chose. Il a séché et falsifié son carnet, il doit faire des recherches et rédiger le devoir sur la pièce de théâtre qu’il n’a pas rendu. Il faut qu’il trouve d’où vient cette chanson entêtante. Provient-elle de chez Mamie Tortue ? Il regarde et il distingue une silhouette vêtue de rouge dans le salon de la Bardot, croit voir une jeune femme chanter et danser, admire sa beauté. Puis la danseuse le regarde fixement avec ses grands yeux noirs. Quelques secondes passent et elle disparaît. « Quel drôle de rêve ! » se dit H&M. Il pense à la vidéo d’un extrait de la représentation théâtrale ; la silhouette porte un sari rouge. Il se lève, prend des jumelles pour peut-être découvrir qui elle est. Est-elle une des comédiennes de la pièce qu’il n’avait pas suivie et que la vieille voisine a bien voulu héberger ? Est-elle une survivante du drame du Rana plaza ? Un fantôme ? Fatigué, il se dit que ça doit être son imagination débordante qui lui a encore joué des tours : « Bon ! Allez ! Concentre-toi un petit peu, ça serait dommage d’être encore privé de sortie jusqu’à son anniversaire avec un zéro comme cadeau ! » Un cliquetis commence à lui taper sur les nerfs. D’où vient ce bruit ? Il lui semble qu’il l’a déjà entendu. Il ouvre la porte de son placard pour voir si les clic-clic viennent de là, tourne la tête, et découvre partout autour de lui, les ruines d’une usine complètement démembrée exposées au soleil tel un champ de bataille. Mais où est-il ? Au Bangladesh où son père fait réaliser les vêtements de ses collections ? À côté de l’ossature de l’usine se trouve une silhouette féminine de dos, en sari. Il se rapproche d’elle, l’interpelle, elle se retourne et il se réveille en sursaut assis sur sa chaise de bureau. Il va se coucher. Après tout, il trouvera bien du temps pour finir sa rédaction pendant son week-end bloqué à la maison.
Hugo se réveille et voit sa mère en train d’ouvrir ses rideaux :« Allez ! Debout !On est samedi ! N’oublie pas que tu m’avais promis de tenir compagnie à Mamie Tortue et de finir ta rédaction. » Depuis qu’elle a eu son accident de voiture, Hugo ne se plaint plus de rien lorsque sa mère lui demande quelque chose. Il déteste pourtant l’appartement de la Bardot., il fait sombre et ses meubles sont très vieux. Il n’aime pas les animaux et elle en a de toutes les espèces. Il prend son téléphone , son sac à dos, sort de sa chambre, prend les clefs qui sont accrochées au mur et file à regret chez la vieille dame.
Elle lui ouvre avec son chat dans les bras. Il passe sa journée chez Mamie Tortue à enchaîner les jeux télévisés ringards et les parties de Scrabble. Il a même trouvé le temps de finir sa rédaction. Il lui semble entendre une mélopée dans l’appartement. The dreamer ne sait s’il a bien entendu, il essaie de réfléchir. Intrigué, il parle de la mystérieuse chanson qu’il a entendue, Mamie Tortue lui répond qu’elle est trop vieille pour bien entendre et que les chants, c’est fréquent dans le quartier. Comme il pense avoir vu une femme en sari chez elle, il l’interroge :
- Une femme en sari ? Il n’y a personne dans ma chambre, mon petit ! "
Il n’est pas convaincu et décide de mener l’enquête.
Une fois dehors, il essaie de chercher d’où vient la mélodie sans y parvenir, elle semble lointaine. Hugo sort son téléphone pour regarder l’heure, accélère le pas pour rentrer chez lui mais il ne reconnaît plus rien. Une bourrasque de vent s’engouffre dans la rue et l’oblige à fermer les yeux. Un panneau indique le nom de la voie : « Dacca » et Hugo distingue une ruelle très étroite et lugubre, qu’il n’avait jamais aperçue auparavant. En même temps, il était tout le temps dans ses pensées ! Curieux, il s’y engage et remarque un magasin qui paraît ne pas avoir eu de clients depuis des années. Ce petit commerce est rempli de blue jeans empilés sur des étagères massives et poussiéreuses, la seule source de lumière vient de la petite fenêtre qui éclaire le sous-sol, le seul bruit qu’il entend ne lui est pas inconnu : c’est un bruit rapide et répétitif, le même que celui de la nuit dernière. Pris par un courage inouï, il se décide à entrer.

Histoire 3
Violaine Schwartz

De la campagne à l’atelier, chant des ouvrières clandestines.

Jeune homme, écoute-moi, n’ai pas peur
je voudrais te raconter
pourquoi je dois travailler, malheur
dans ce taudis surchauffé.
Dans mon village, j’étais la plus belle,
Un jour, un homme est venu.
Il m’a parlé de la Tour Eiffel.
Il m’a dit : tu s’ras connue !

À moi, la belle vie, je l’ai cru !
À moi, la gloire, il m’a bien eue !
Je l’ai suivi, toute étourdie,
dans sa mercedes de bandit.
Le matin, on est arrivés
dans une maison bien gardée.
Il y avait partout des filles comme moi,
promises à être filles de joie.

On nous a confisqué nos papiers
On nous a bien maquillées
Puis on nous a conduit à Paris
sur les boulevards tout gris
On devait bosser pour rembourser
tout ce qu’ils avaient payé
pour nous offrir la célébrité
sur les trottoirs malfamés.

Au lieu d’arpenter le pavé,
Au lieu de vendre ma beauté,
moi, j’ai couru, tant que j’ai pu,
au bout des rues, j’en pouvais plus.
J’ai réussi à m’échapper
mais j’avais plus rien à manger
comment gagner ma vie, ici
pas déclarée, dans ce pays ?

On m’a parlé de cet atelier
qui embauchent des sans papiers.
J’avais pas l’choix, j’m suis présentée
pour ce boulot sous-payé.
C’est nous les ouvrières clandestines,
écoute le bruit des machines !
On ne voit rien d’ la ville des Lumières,
on ne voit que la misère.

Mais si les gens parlaient de nous,
si on mettait enfin au trou
tous ces bandits, tous ces pirates,
tous ces voyous qui nous exploitent.
Tu leur diras notre détresse,
notre fatigue, notre tristesse.
Tu chanteras cette chanson,
à ton balcon, au Panthéon.

On t’a choisi comme avocat,
chante pour nous, on compte sur toi !
Chante pour nous, sors-nous de là !
Chante pour nous, à pleine voix !
Chante pour nous, nous les parias !

Histoire 3
Collège Victor Grignard

Hugo, lanceur d’alerte

Hugo est sur le point de poster la vidéo quand soudain, il lui revient à l’esprit qu’il aurait pu se faire attraper par les patrons de l’atelier clandestin.
Il était rentré discrètement grâce à l’aide d’une des ouvrières qui lui avait ouvert la porte, tandis que les autres étaient en train de distraire les contremaîtres. Il s’était faufilé entre les personnes pour rapidement se cacher derrière un mur tout en filmant avec son portable et la perche que son père lui avait offerte avant de partir, en souvenir de lui. La crainte de se faire prendre était oppressante, il essayait de se décaler derrière les portants d’habits, mais il ne parvenait pas à tenir correctement la perche de son téléphone tant il était angoissé à l’idée de ne pas repartir avec des preuves. Mais il gardait espoir, il l’aurait cette vidéo ! Il avait continué à filmer quelques minutes, avant de repartir, toujours grâce à l’aide des ouvrières. Une fois à l’extérieur, il avait filmé la façade de cet entrepôt pour ne rien perdre de ce qui s’y passait. Il était reparti en tenant son téléphone comme un trésor.
Oui, il est prêt. Hugo met la vidéo à 18h30 sur Internet, sur des réseaux sociaux : Twitter, Facebook, Snapchat, Instagram. 3 heures plus tard, des commentaires apparaissent :
« Anonyme : Tu peut nous donner plus d’informations, sur la vidéo mais moi je crois ce que tu as filmé. »
« Marie94 : Je ne crois pas a ce que tu a poster c’est du fake mais je suis interéser de regarder l’endroi ou il y a l’atelier clandestin. »
« Christophe92 : Pk n’as tu pas montré la vidéo a la police ? »
« Younes213 : Wallah, ta raison mais moi je dis que tu doit faire un rdv pour montrer l’atelier clandestin. »
« Sofiane69 : C’est pas assez prési, il n’y a pas de lieu ni adresse. »
« Hugo93 répond à Sofiane69 : Le lieu ce situe Rue Petit, Passage Dubois dans le 10e Arrondissement »
« GabrieldeCannes : C’est du fake !!!!!!! »
Arrivé au collège, Hugo était assez anxieux d’annoncer à ses camarades l’idée que les commentaires lui ont inspirée. C’est vrai : on pourrait dire qu’il recherche plus d’attention qu’il n’en a déjà, que c’est un enfant gâté. Plus les cours passent, plus l’angoisse monte. Comment va-t-il leur dire ? Monter sur la table et crier sa fameuse proposition ? Non, c’est une mauvaise idée, il faut trouver le moment opportun. Le faire en sport ? Non, il ne serait pas présentable. En anglais ? Avec tout le brouhaha qui règne, on ne lui accordera aucune attention. Le dernier cours de la journée ! Ça sera le moment parfait pour le dire. Et dans le pire des cas, il courrait et rentrerait chez lui à toute vitesse, s’enfermerait à jamais dans sa chambre, tant la honte serait immense et on l’oublierait. La sonnerie retentit et le tire de ses pensées. La prof termine le cours de musique comme si de rien n’était. Ça y est, c’est à lui de jouer, l’avenir de toutes ces pauvres femmes est entre ses mains. Il n’a plus qu’à l’annoncer, ce n’est pas si compliqué finalement, il faut juste le dire et voir la réaction de la classe. Ils ont un cerveau. Ils pourront très bien comprendre et agir, nan ? Ce n’est pas comme si c’était des inconscients ou des sauvages manquant d’ouverture d’esprit. Soudain, il se lève et dit tout, d’une traite. Un silence pesant s’installe. Il reste planté debout, attendant une réaction comme un signal. Seule la sonnerie lui répond.
Mais dès qu’il sort, ses camarades l’interpellent :
- T’es sérieux ?
- Ça craint ce que tu montres dans ta vidéo !
- Tu penses qu’on doit aller manifester devant cet atelier clandestin ?
- Personne n’aura d’ennuis ? Il prend une grande inspiration.
- Il faut se faire entendre si on veut les sauver.
La date et le lieu de la manifestation se répandent dans le collège comme une traînée de poudre ! Hugo est soulagée. Mais en rentrant chez lui, il réfléchit aux commentaires sous la vidéo et à ce que ses amis lui ont dit sur sa qualité.
C’est pas faux : la vidéo était floue et mal cadrée, le son était inaudible. Il veut retourner à l’atelier pour en faire une meilleure, pour prouver que ce qu’il a lancé n’est pas une rumeur. Mais quand il était allé là-bas pour la première fois, il avait eu la boule au ventre, des sueurs froides, il tremblait parce qu’il avait peur d’être pris. La deuxième fois, il sera déterminé, il prouvera à tous que les ouvrières sont exploitées. « Cette fois, c’est la bonne, j’y vais comme un bonhomme », se dit-il. H&M prévoit de s’y rendre à 23h00 pour profiter de la nuit afin de se fondre dans le décor avec sa tenue noire. À 22h40, il commence à préparer ses affaires, il enfile des chaussures adéquates. Arrive 22h59, il compte les secondes. 23h00 pile, il se précipite dans l’ascenseur, il vérifie ses affaires : perche à selfie, portable… ? Aïe ! Il se rend compte qu’il l’a oublié !!! Pas le temps de prendre l’ascenseur, il enjambe les marches quatre à quatre, s’énerve en cherchant ses clés dans son gros trousseau. 23h15, enfin toutes ses affaires sont prêtes.
C’est bien là. Même de nuit, il a facilement retrouvé le chemin. Tout est bien calme cependant. Il se risque à l’intérieur et découvre… que l’atelier est vide ! Rien ! Plus de tables, plus de machines, plus de tissu, plus d’ouvrières, tout est désert et poussiéreux, comme si l’endroit n’avait jamais été occupé ! Hugo est dans tous ses états, entre l’affolement, l’angoisse, et la crainte, son coeur rate un battement. Abandonnant toute discrétion, il balaie les lieux du faisceau de son portable et cherche désespérément une trace des ouvrières. Est-ce que c’est ma faute si elles ont disparues ? Je n’aurais peut-être pas dû faire cette vidéo, je les ai mises en danger. Quel idiot !
Au bout de trente minutes, dans un coin sombre de cet immense entrepôt, où personne n’aurait pensé jeter un coup d’oeil, Hugo tombe par hasard sur un bout de tissu rouge avec une inscription. Une lueur d’espoir éclaire sur son visage pâle. Il déchiffre :
"crire mo por dir adrez parking indigo rue corbillon"
Dès qu’il découvre le message, il bondit de joie. Il va tout faire rentrer dans l’ordre, et la manifestation pourra avoir lieu, mais une seule question lui reste dans l’esprit : comment diffuser l’information sans éviter un nouveau fiasco ? Ne faudrait-il pas demander à un adulte ?
Son père ? Non il ne l’a pas vu depuis longtemps. Et ça serait étrange après une telle absence de lui dire tout ça.
Sa mère ? Non plus, elle ne le prendrait pas au sérieux. Elle lui dirait qu’il n’a pas le droit, qu’il faut laisser faire la police. Mais maintenant Hugo en a conscience, c’est de la responsabilité de chacun d’agir ! Il ne faut pas fermer les yeux. Trop de questions, mais pas assez de réponses. Tant pis, tandis qu’il rentre, il prend une décision : il publiera l’information sur les réseaux sociaux le plus tard possible et entre temps, il fera fonctionner le bouche à oreilles du collège.
Le lendemain, ils sont quarante devant le nouvel atelier. Hugo est très surpris de constater la présence de certains adultes au milieu des collégiens quand une voix le fait sursauter :
-  Bien joué Hugo !
C’est sa prof de musique ! Il lui demande ce qu’elle fait là.
-  Tu sais, nous les profs, on vous écoute aussi. Et… on discute. Je trouve que ton travaille de lanceur d’alerte est brouillon mais ta cause est juste. D’ailleurs, tiens.
Hugo écarquille les yeux.
-  M’dame, vous avez écrit une chanson sur ça ?
-  On est là pour se faire entendre, non ?

Histoire 3
Collège Aimé Césaire

Chapitre 5 - Je m’envole

Mes chers patrons je pars
Je travaille plus, je pars
Vous n’aurez plus de soie
Ce soir

Je m’enfuie pas je pars
Comprenez bien je pars
Sans salaire sans espoir
je pars, je pars

Elles tricotaient hier
Exploitées en galère
Comme s’ils leurs mentaient
En fait elles le savaient
Enduraient

J’ai pensé qu’j’étais rien
enfin d’compte je suis rien
elles ont fait comme de rien
et nos patron démunis
on pleuré

Ne pas se retourner
s’ rebellez un peu plus
il y a en prison une autre cave
c’est tell ’ment pathétique

Mes chers patrons, je pars
Le travail , un cauchemar.
Vous n’aurez plus d’argent
Secret
Je ne pleure pas, je pars.
Vous ne comprenez rien.
Sans textile,sans machine
je pars, je pars.

Jme demande dans ma cellule
Si mes patrons se doutent
Que leurs mains ont volés
Mes promesses et l’envie d’avancer

Seulement croire en moi
Tout ce qu’ils m’ont volé
Pourquoi,où et comment
Dans ce rêve qui prend vie
un peu plus

C’est bizarre cette cage
Qui m’empêche de crier
Je n’peux plus m’exprimer
Çà m’empêche d’exister

Mes chers patrons je pars
Je vous hais et je pars
Vous n’aurez plus d’argent
Ce soir
Je m’enfuis pas je vole
Comprenez bien je vole
avec ma dignité
je vole, je vole