SCRIPT | Marie-Aude Murail

Mon nom ne vous dira peut-être rien. D’ailleurs, j’en ai plusieurs. Les voleurs m’appellent le Pégriot. Pour ma tante Amélie, je suis Malo, mais c’est Julien pour mon père, Hortense quand je suis une fille et Tortillard quand je boite.
Les faits que je vais raconter se sont déroulés de janvier à juillet 1834. A quatorze ans, j’étais le plus jeune agent secret de France. Comme tous ceux qui travaillent à la brigade de sûreté de Paris sous les ordres de monsieur Personne, je devais rester muet sur mes activités. Mais on ne peut pas toujours tout garder pour soi, comme disait le peit garçon trop gourmand avant de vomir sur ses parents.

Ce mardi de janvier comme tous les mardis, je me rendis à la galerie Véro-Dodat. C’est un endroit unique à Paris et sûrement dans le monde, une étrange serre au plafond de verre et de métal, pavée de marbre blanc et noir, et qui scintille au gaz à la nuit tombée. On y fait pousser des belles dames, des beaux messieurs qui achètent des gants et des chapeaux dans des boutiques toutes dorées. L’une d’elles est une librairie très tranquille. Quand j’y entrai, le libraire me salua distraitement. Je traversai la boutique et me retrouvai dans un couloir éclairé par des vasistas. Je passai deux portes et frappai à la troisième. C’était là, ignoré de Paris et ignoré du monde, que monsieur Personne attendait chaque matin les rapports de ses agents secrets.